Notre sélection de livres à offrir à Noël pour nous faire oublier que le monde est fou

Notre sélection de livres à offrir pour les fêtes
LTD/DR

Notre sélection de livres à offrir pour les fêtes
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Il est des livres qui, telles une invite à hiverner en paix, vous font l’effet d’un bouillon chaud. Quand, en feuilletant le nouvel opus du chef Guy Savoy, on est tombé sur la « soupe aux choux caviar-saucisse », on s’y est… oublié. Il faut dire que la photo (voir ci-contre) vous aspire – au moins autant qu’elle vous inspire. N’en déplaise aux « food photographers » amateurs chaque jour plus nombreux à dégainer leur smartphone avant de déguster un mets raffiné –, photographier un plat est un art.
Et quand comme ici le cuisinier est un magicien, point n’est besoin ni de savoir ni même d’aimer être derrière les fourneaux pour goûter, avec les yeux, la texture rebondie d’une oie rôtie accompagnée d’un potimarron farci aux mendiants. Ça, c’est au chapitre Émile Zola, lequel fit à l’oie susnommée les honneurs de L’Assommoir, dans la scène spectaculaire que voici.
« Et il y eut une rentrée triomphale : Gervaise portait l’oie, les bras raidis, la face suante, épanouie dans un large rire silencieux ; les femmes marchaient derrière elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait pour voir. Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. »

Vous l’avez compris : dans ce beau livre-ci, la cuisine est mariée avec le meilleur de la littérature ! Chaque recette est escortée par une petite virée dans l’univers culinaire d’un écrivain et de ses personnages. C’est tout le pari de Guy Savoy dans cette succulente collection où il « cuisine » les romanciers en puisant dans leurs œuvres et leurs péchés mignons pour ressusciter des recettes d’antan. Dernière fournée en date : les écrivains du XIXe siècle. Zola, donc, mais aussi Balzac, dont le cousin Pons eut ce trait d’esprit définitif : « S’il y a quelque chose de plus triste que le génie méconnu, c’est l’estomac incompris. »
Guy Savoy se fait fort de les comprendre. Ce sera un « soufflé passion » pour l’incandescente George Sand. Et des « talmouses en tricorne au vieux comté » pour la comtesse de Ségur. On n’avait pas la moindre idée de ce dont il s’agissait, mais impossible de résister à cette allitération en t… et à la croustillance du cliché !
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John Lennon nu qui embrasse Yoko Ono le jour de son assassinat, c’est elle. Whoopi Goldberg dans un bain de lait, elle aussi. Carla Bruni-Sarkozy, nouvelle première dame de France, alanguie sur les toits de l’Élysée ou Messi et Ronaldo jouant aux échecs, elle encore. Voilà plus d’un demi-siècle désormais qu’Annie Leibovitz promène son objectif sous le nez de Cléopâtre des heureux du monde, les photographiant dans l’espace ténu et gracieux entre ce qu’ils sont et ce qu’ils voudraient être.
De l’un à l’autre, en digne héritière d’un Avedon voire d’un August Sander, il n’y a que son talent, sa malice et son élégance. Un accord gagnant-gagnant où l’Amérique (pour l’essentiel) se mire dans le miroir aux alouettes d’une gloire qui veut se croire éternelle. Une Amérique des femmes aussi et, sans doute, surtout. Ce sont elles, célèbres ou appelées à le devenir le temps d’un cliché, que Leibovitz avait réunies à la fin du siècle dernier dans son recueil le plus fameux, Women, préfacé alors (et de fort belle manière) par celle qui fut jusqu’à sa mort sa compagne, Susan Sontag.

Aujourd’hui, c’est une sorte de suite qu’offre Leibovitz, avec un nouveau volume de portraits, accompagné cette fois-ci de textes de Gloria Steinem et de Chimamanda Ngozi Adichie, couvrant ce que la société du spectacle yankee peut nous proposer de plus éclatant. Car tout est spectacle (et toutes les femmes sont puissantes) chez la photographe, Taylor Swift ou Michelle Obama comme une mère redneck oubliée du regard des puissants.
Tout est réconcilié aussi, par la force d’un regard puissamment humaniste, éloignant les ombres de la folie d’un monde américain réduit autrement à ses pulsions mauvaises. Les deux volumes de Women (plus de 250 photographies en tout) sont désormais réunis sous un follement chic coffret aux bons soins de la maison Phaidon. Avec un peu de chance, ce sera Santa Claus et son merveilleux équipage sororal sous le sapin…

Le monde est en morceaux, et nous avec ? Les poèmes de Joan Baez transforment ces miettes en autant de voix. Ses comptines existentielles sont des tableaux, des « rhapsodies violettes » en vers libres. Des visions qui nous chatouillent pour nous transformer en oiseaux – on vole avec elle, nus au-dessus de lacs bleus, caressés par le vent comme une plume.
« Larme luisante dans (une) toile d’araignée en lambeaux », la chanteuse souffre de troubles de l’identité. Dans ces complaintes peuplées de fantômes mais couvertes de feuilles d’or et dont les premières esquisses datent des années 1990, elle prête voix à ses « auteurs internes ».
Ils écrivent pour elle, elle écrit pour eux. Parce que son âme et elle sont « séparées de tout », elle part à la recherche de son « autre moi », qui doit exister, invoque-telle, ailleurs, dans une dimension parallèle, « avec un cœur quelque part, solitaire et appuyé, exactement comme ça, contre un arbre ».
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C’est cet au-delà de soi que l’on explore avec elle, une chute vers les hauteurs qui lui permet de faire connaissance avec les voix qui peuplent sa tête : une « commode préhistorique » où ranger ses secrets. Un cerf qui frémit dans le « coucher de soleil biblique ». Un petit gars, à l’école, qui, parce que personne ne lui parle, s’allonge de tout son long « comme un morceau de terre sur le sol » – la désobéissance civile commence tôt. Joan Baez, princesse du folk depuis plus de six décennies et militante pacifiste, se fait reine du court-circuit poétique.
Dansant avec ses phobies, « morbide ombre intérieure », elle parvient à les envoyer « à la retraite ». « Tel un violon tzigane écrasé sous une botte nazie », elle explose en mille morceaux, mais le monde devient ventriloque pour parler à sa place. Les êtres autour d’elle « tiennent son cœur / Au berceau de leurs mains » : sa mère cueille des mûres pour toujours en écoutant la « voix argentée pleine de larmes » de Jussi Björling ; son fils-oiseau, Gabe, est « mille fils en un » – elle regrette de l’avoir amené « au banquet de la vie » en omettant de lui donner des couverts…
La magie noire, alors, opère dans l’autre sens. C’est elle, Joan, qui devient le réceptacle de toutes les voix du monde qui se confient à elle, à l’instar de Yasha, ce petit garçon qui fuit la guerre dans la chanson sans paroles de Leonard Cohen Tacoma Trailer, et devient coauteur du poème Cher -Leonard. « Sœur de grâce » des âmes obscurcies, Joan Baez devient aussi la nôtre. La vôtre.

Puisque notre monde se voue à la folie, opposons-lui la fantaisie, son dérivé allègre ! Et puisque la Pléiade nous fait le cadeau d’un volume Lewis Carroll bilingue, renouons avec l’âme d’Alice, et au lieu de nous lamenter à chaque nouvelle émise par notre pays des discutables merveilles, exclamons-nous avec elle : « Curiouser and curiouser. » Soit « De plus en plus curieux », dans l’ancienne version française, ou « C’est bizarre comme je me sens de plus en plus » dans la nouvelle, qui colle mieux au joyeux barbarisme originel.
Certes, redevenir enfant exige bien des efforts, et l’adulte qui culbute à la suite d’Alice dans le terrier du lapin aura tôt fait de chercher à se raccrocher aux racines. Résultat : on trouve au syllogisme du pigeon (pour qui si « les petites filles mangent autant d’œufs que les serpents » alors « les petites filles sont une sorte de serpent ») des accents géopolitiques ; on décèle, en la reine de cartes vociférant ses ordres de décapitation une réduction du pouvoir à sa plus simple expression ; on prend le procès du valet voleur de tartes comme une satire complémentaire – après l’exécutif, Carroll passe le législatif à la moulinette…
Cela n’est pas faux, mais nous fait oublier l’essentiel : Carroll n’a pas écrit son chef-d’œuvre pour nous, grandes personnes, mais pour une petite fille, la jeune Alice Liddell, dont il fréquentait la famille (et qui suscitait en lui une fascination équivoque). Bien sûr, le texte contient mille éléments de connaissance – des poésies parodiées, la distance entre le centre et la surface de la Terre, des éléments de tragédie shakespearienne.
Cependant, Alice au pays des merveilles n’est pas un traité crypté : c’est un rêve – voyez comme ses séquences s’enchaînent avec la souple logique des voyages oniriques, comme on passe de la maison de la duchesse au « Chat d’Ailleurs » (du Cheshire dans la VO), du « Chat d’Ailleurs » au « thé dérangé ».
C’est que Carroll a su retrouver une manière de voir le monde propre à l’enfance : dès lors, la science, la culture, le langage sont devenus pour lui coffre à jouets ! De l’expression anglaise mad as a hatter, « fou comme un chapelier », il fait surgir un chapelier effectivement marteau. De la soupe à la tortue appréciée des Britanniques, et de ses ersatz à base de viande bovine, il tire la « Tortue de veau ».
Au fond, il se comporte comme ces enfants qui, lorsque vous leur parlez de « tirer des plans sur la comète », se figurent un canon envoyant vers le ciel des salves de papiers pliés ! Et comme les enfants, il pousse les conventions du langage dans leurs retranchements par une rationalité ravageuse : pourquoi « je vois ce que je mange » ne signifie-t-il pas la même chose que « je mange ce que je vois » ? Dans le monde d’Alice, les seules vérités réversibles sont tautologiques : pour arriver « quelque part », il suffit de « marcher assez longtemps ». Et inversement.
Carroll a donné une suite aux aventures d’Alice : De l’autre côté du miroir, également comprise dans la Pléiade, et reprise en un beau volume (aux éditions Oxymore, avec des illustrations de l’artiste Loputyn). On y retrouve le même savoureux onirisme, mais articulé sur un savoir plus visible – les déplacements d’Alice y miment ceux d’un pion voué à devenir reine dans une partie d’échecs en onze coups. Qu’importe, pourvu que le rêve continue !

Son « tout est chaos » est devenu l’un des refrains les plus populaires de la chanson française. En 1991, Mylène Farmer se faisait le porte-voix d’une « génération désenchantée ». Loin de s’en tenir à ce constat démuni, la star a bâti en quatre décennies un refuge-exutoire fait d’hédonisme sulfureux, de mélancolie racée et d’œillades culturellement on ne peut plus respectables (de Baudelaire à Woolf en passant par Schiele), l’acmé de l’affaire se jouant invariablement sur scène lors de shows tout à fait dingues.
Isabelle Marc a choisi de lui consacrer quatre ans de recherche. Énième livre sur Farmer ? Non. Précisons que l’autrice est docteure en littérature française et qu’elle est de ces (rares ?) universitaires qui considèrent la chanson populaire comme un art digne de ce nom. Nulle biographie ici. Exit les clichés habituels : mystère autour de la diva, goût du secret… Isabelle Marc cherche la « persona » Farmer et ce que son œuvre révèle de la génération qui a grandi dans les années 1980 et 1990.
Qu’est-il arrivé entre Mylène et beaucoup d’entre nous pour que nous ayons toujours besoin de nous abriter dans ses chansons ? Et comment est-elle passée de star méprisée par l’intelligentsia à artiste désormais hype (membre du jury au Festival de Cannes en 2021, tout de même) ?
La pièce maîtresse réside dans la façon qu’a eue Farmer de se fondre pour commencer dans les attentes fantasmatiques de l’époque (coquine, souvent dénudée, « offrande pour l’imaginaire masculin »), puis de prendre le pouvoir. Quel pouvoir ? Elle devient autrice de ses chansons et, le succès allant (ajouté à l’extraordinaire puissance de diffusion de la pop), elle se révèle résolument séditieuse et pionnière (dans le domaine de la variété française) sur deux questions amenées à compter : les identités sexuelle et de genre.
Sans contrefaçon et Pourvu qu’elles soient douces défient les normes et annoncent les bouleversements sociétaux à venir. De quoi s’identifier pour toute la communauté queer, les femmes et qui rêve d’émancipation. C’est un « au-delà désiré et désirable » qui est à portée, « un avenir dépris du marécage du présent ».
Isabelle Marc donne la parole aux fervents admirateurs et décrypte les motifs innombrables (textes, stylisme, clips, mises en scène…) expliquant que la diva soit devenue un élixir, transgénérationnel qui plus est. Sans éluder la vénération pathologique de certains fans et les stratégies de marchandisation émotionnelle, ce livre substantiel et inspiré confirme que notre besoin de consolation est parfois possible à rassasier… grâce à Mylène.
Chaque page est un voyage. Parmi les 500 chefs-d’œuvre à la loupe répertoriés ici et venant du monde entier, beaucoup nous sont familiers. Les contributeurs nous emmènent dans le détail de chaque peinture ou sculpture. Il est tellement facile de ne pas les voir ! Et pourtant, ils nous racontent des histoires, nous donnent une autre interprétation de ce que l’artiste veut nous dire. Degas par exemple dans les coulisses d’un cours de ballet à l’Opéra de Paris. « On ne comprend pas que la danse a été pour moi un prétexte à peindre de jolies étoffes et à rendre des mouvements », avait-il écrit.

Alors on se concentre lors de La Leçon de danse (1879) sur les diagonales formées par les parquets, les éclats de couleur rouge des tenues et la lumière qui éclaire tous les élèves. Dans Vanitas (1668) de l’artiste néerlandaise Maria Van Oosterwijck, c’est un reflet sur une bouteille qui, observé de près, montre l’atelier de la peintre. En arrière-plan des Ménines de Vélasquez (1656), notons le chambellan de la reine qui se tourne vers le spectateur alors que le roi et la reine d’Autriche apparaissent au fond du tableau eux aussi mais cette fois dans le reflet d’un miroir.
Le livre s’ouvre sur la Vénus de Willendorf pour se terminer par une œuvre de Frank Bowling. Parmi les dernières œuvres retenues, La Petite Fille au ballon (2002) de Banksy, apparue dans divers endroits de Londres. On apprend que l’inscription « there is always hope » (« il y a toujours de l’espoir ») sur le mur du pont de Waterloo était le titre original de l’œuvre. L’espoir, c’est aussi l’Argus, le bateau qui porte secours aux survivants du radeau de la méduse (Géricault, 1818-1819). On le voit, au loin, dans le ciel ocre. Oui, l’espoir.

Quand le monde donne le tournis, il faut bien fixer un point, comme les danseuses dans un déboulé, pour ne pas perdre l’équilibre. Et ce repère, pour les amoureux des livres que nous sommes, reste une librairie, ce commerce bien à part, d’où l’on ressort souvent avec, en plus d’un livre, du temps retrouvé et la précieuse impression que tout n’est pas perdu. C’est à ces lieux à la fois familiers et miraculeux que s’attache Librairies dans le monde, superbe volume signé Jean-Yves Mollier et Patricia Sorel.
Les deux historiens rappellent que la librairie traverse notre histoire depuis plus de cinq mille ans, des tablettes de Sumer aux tabernae librariae de l’Antiquité. Elle n’a cessé de muter, oscillant entre désordre fertile et mise en scène savante du livre. Ce beau livre en donne une démonstration jubilatoire à travers près de 250 adresses à travers le globe.
On y croise des cathédrales du papier (au sens propre comme Dominicanen à Maastricht installée dans une ancienne église gothique), des labyrinthes aux escaliers en colimaçon, des vitrines ultra-design et des tanières pleines de poussière et de chaleur humaine. City Lights à San Francisco, librairie de Xidan à Pékin, Lello à Porto… Chaque lieu raconte une façon de lire, de flâner, de se rencontrer. On y retrouve nos madeleines de Proust – Le Failler à Rennes ou L’Écume des Pages à Paris – et nos éblouissements touristiques à Lisbonne (Ler Devagar), Bruxelles (Tropismes) ou São Paulo (Livraria Martins Fontes). Ne manque guère que notre favorite, L’Usage du Monde, à Paris, ou notre dernier crush, Le Garage Hermétique, à Luc-sur-Mer.
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Au-delà de la beauté des images, le livre rappelle combien la librairie est un organisme vivant, soumis aux secousses de l’histoire et aux bouleversements technologiques. Qu’elles aient fini par être déclarées « essentielles » lors des confinements dit quelque chose de leur rôle, celui de maintenir un espace où l’on apprend à ralentir.