Nathan Devers, philosophe : « L’extase, c’est central »

Le philosophe Nathan Devers.
Patrice Normand/Leextra via opale

Le philosophe Nathan Devers.
Patrice Normand/Leextra via opale
Pour forger son pseudonyme, Nathan Naccache a accolé deux prépositions (« de » et « vers ») qui marquent un cheminement sous très très haute direction – et non moins haute ambition. Le tour de force de l’encore tout jeune Devers – 28 ans à peine et déjà une aura de penseur avec lequel il faut compter –, c’est d’être à la hauteur de ce pari.
Jugez plutôt : notre surdoué est parti « de » ses études rabbiniques pour aller « vers » l’agnosticisme. « De » la foi en Dieu pour aller « vers » la philosophie. « De » l’École normale supérieure pour aller « vers » les plateaux télé. « De » CNews pour, depuis cette rentrée, aller « vers » le service public : France Culture (où son émission, Sans préjuger, est diffusée chaque samedi), Franceinfo (où il donne rendez-vous les trois soirs du week-end) et C ce soir (où il est chroniqueur). « De » Albin Michel (où il a sorti un roman pas plus tard qu’à la dernière rentrée littéraire) pour aller « vers » Gallimard et sa prestigieuse collection Blanche.
C’est sous cette jaquette qu’il publie jeudi un livre qui va faire du bien au débat : Aimer Jérusalem. Un essai magnifique qui, sous couvert de chercher quoi répondre à l’irruption du Mal (le 7-Octobre), invente une nouvelle philosophie, incarnée, d’Israël. La vocation de ce pays, nous dit Nathan Devers, est celle d’un peuple-texte. Parce que c’est un peuple créé par un livre, la Bible. Parce que « c’est dans ce livre, dans le style de ce livre, dans le ciel de ce livre que ce peuple a puisé sa mémoire et ses rêves, ses névroses et ses rites, sa folie et ses craintes ». Parce que, le texte précédant ici le réel, la condition de ce peuple « ne filait au fond qu’une longue métaphore : que faire des chocs de l’existence quand les livres ont tout dit ? »
À partir de la mise au jour de cette identité textuelle d’Israël, le philosophe offre une relecture géniale et profane de la Bible – qu’il est bien décidé à ne pas laisser aux religieux. Il entraîne son lecteur dans sa quête, celle d’un « libre judaïsme » : un judaïsme « par essence exilé de lui-même, fils de la solitude et citoyen du doute, qui se construirait dans le dialogue avec les autres cultures. Un judaïsme dont l’hébreu ne serait plus la langue exclusive car, habitant d’une bibliothèque universelle, il s’exprimerait avant tout comme un art de la traduction ».
Cela mérite quelques explications, ou plutôt de préciser les chemins – nouveaux, comme s’il entreprenait l’ascension de l’Everest par un flanc auquel personne n’avait pensé – empruntés par Nathan Devers pour en arriver là : il part de la beauté qu’il trouve à Tel-Aviv en dépit des apparences qui plaident contre elle pour mettre des mots, et de la chair vivante – et c’est en ce sens qu’il s’agit de philosophie incarnée –, sur l’opposition entre Jérusalem et Tel-Aviv.
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Sur la première, il y va fort : « Sous prétexte que le créateur du monde y aurait élu résidence, il faudrait se cramponner au tas de ruines de ce Disneyland mystique, paumé entre une mer trop salée et des montagnes glauques. » S’il s’en prend à Jérusalem, cité de l’âme qui n’est « que le reflet de l’immense nécropole qui en marqu[e] l’entrée », c’est pour mieux louer, par contraste, cette Tel-Aviv qui parle, elle, la langue des corps.
« Dans cette région où les ventriloques du sacré ont embrasé tant d’esprits, où les injonctions religieuses ont brisé tant de vies, Dieu a ménagé une ville, une seule, où son ombre ne sature pas le paysage. Ici, l’Éternel a baissé les bras. Il a lâché les armes et se tait pour de bon. Il a déguerpi pour foutre la paix aux hommes, emportant avec Lui toutes les illusions, toutes les fantaisies, toutes les folies furieuses que Son nom peut engendrer. […] Dans cette cité où les cieux sont mutiques, ces affaires ont cédé la place à une vérité simplissime : l’habitation des lieux par un essaim de corps. Des présences qui sont d’abord physiques. Avant tout organiques. Seulement et surtout “là”, vivantes de part en part. Dans cette nudité première, sans cette métaphysique qui lui sert d’auréole, Israël se révèle primesautier et vaillant, anormalement banal, dépourvu d’illusions mais riche d’exister. »
Et c’est donc par Tel-Aviv, miroir de l’Israël qui palpite en lui, que Nathan Devers en arrive à l’hébreu ; lequel, relève-t-il, « a trouvé dans cette ville bigarrée sa place consacrée. Mais ne nous y trompons pas : ses vocalises trichent. Sa voix va trop vite pour n’être pas nerveuse, sa musicalité semble le dépasser. Des inflexions d’ailleurs rebondissent à travers ses échos migrateurs. Tendons l’oreille, il suffit de sonder ce qu’on n’y entend pas : l’hébreu est resté polyglotte. Malgré son assurance, cet idiome national continue de parler toutes les langues. La plupart du temps, chez les jeunes surtout, il s’exprime en anglais et sa vision du monde est celle du world trade. Bien souvent, en russe. Parfois en espagnol, sinon en italien. Naturellement en arabe, surtout dans son argot mâtiné de sababa, de yalla et de walla à tout-va. De plus en plus en français. Désormais aussi en thaï, en philippin, en népali, sans compter l’ukrainien qui gagne de l’espace. Mais, dans la bouche des anciens, c’est en allemand, en hongrois et bien sûr en polonais que sa syntaxe pense. Chez ses aînés, qui ont l’âge du pays, il a gardé une prosodie affectée. On dirait que ses accents guindés sont encore habités par un je-ne-sais-quoi de bla-bla autrichien ou de babil yekke, qu’ils prolongent à leur insu. […] Quel camaïeu verbal ! Entre ces reliquats de yiddish et la langue ripolinée de la high-tech, entre les ex-parigots qui s’apostrophent sur la corniche comme dans le Marais et les immigrés russes qui veillent jalousement sur leur accent ondulé et roulant, entre les Arabes qui lui confèrent une mélodie orientale et les Asiatiques qui l’exportent encore plus vers le soleil levant, c’est tout un arc-en-ciel sonore qui irradie cette ville hétérogène. […] L’hébreu est une volière de jargons disparates. […] Personne ne le parlera de la bonne manière, ne le fredonnera avec le bon accent, car l’hébreu, revenant d’un voyage long de deux millénaires, est un néocréole, un carrefour oral qui procède directement du monde de Babel. S’il communique, c’est pour faire vibrer avec lui toutes les voix qu’il se remémore. À Tel-Aviv, plus qu’ailleurs, la langue d’Israël est une traduction ».
Ce qui nous ramène au caractère textuel, dont de toute façon on ne saurait sortir, puisqu’il est un labyrinthe, voire un carcan. Une clé de lecture, en tout cas, à travers laquelle Nathan Devers propose rien de moins qu’une autre défense d’Israël. Non pas « une terre, des racines et des morts », mais « un texte, un imaginaire et une utopie ».
D’où il s’ensuit, et c’est ce que l’écrivain s’emploie à montrer, qu’« Israël pourrait inventer sa propre théorie – biblique – de la démocratie ». L’antisémitisme et les antisémites ne sont pas ici son sujet, sinon en tant qu’habitants de ce texte biblique qui les contient eux aussi. Restait à caser le grand Rimbaud – chose faite, bellement, comme en passant – et son ami et mentor Bernard-Henri Lévy, qui a droit, à la fin, à un chapitre où l’admiration s’exprime sans limite ni virgule.
Attention cependant : Nathan Devers n’est pas seulement un érudit charmant qui honore ses dettes intellectuelles et affectives. Il est également un vingtenaire en colère. Soudain, en prenant son texte par surprise parce qu’il en a « ras le cul » (sic), il s’emporte, notamment contre les « tarés » et autres « névrosés » de l’extrême droite israélienne ; un gros mot vient cingler les concepts raffinés qui l’entourent, le temps de rompre le rythme.
Puis revient la subtilité, et avec elle l’envie de l’auteur de « réinventer l’extase sans Dieu », écrit-il. « L’extase d’être juif et l’extase tout court », précise-t-il quand on les rencontre, son petit-pull-slim-sur-chemise-bleu-ciel de jeune premier et lui, autour d’un café. Il sourit, comme pour vous demander de lui pardonner d’être si profond. « L’extase, c’est central », il ajoute – en oubliant cette fois de demander pardon. C’est encore mieux.