Dans « D’un monde à l’autre », Jérémie Rénier rend hommage à Gaspard Ulliel

Gaspard Ulliel et Jérémie Renier posent lors du 67e Festival de Cannes, le 17 mai 2014.
LTD/Regis Duvignau /REUTERS

Gaspard Ulliel et Jérémie Renier posent lors du 67e Festival de Cannes, le 17 mai 2014.
LTD/Regis Duvignau /REUTERS
Un Rafale français a effectué une nouvelle première en abattant un drone, vraisemblablement russe
« Le macronisme est l’échec le plus fulgurant depuis l’après-guerre » : le bilan coup de gueule de François Hommeril, patron du syndicat des cadres (CFE-CGC)
Automobile : pendant que le marché chinois plonge de 22 %, les exportations de véhicules électriques s’envolent de 112 %
OPINION. « La France paie beaucoup : elle comprend de moins en moins »
Comment la famille Trump a bâti un empire crypto sans risque… et refilé les pertes aux investisseurs
« Nous pensions être face à une crise conjoncturelle. Elle est devenue structurelle » : Lavazza pris dans la tempête du marché du café
Le 19 janvier 2022, l’acteur français Gaspard Ulliel décède subitement des suites d’un accident de ski. Pour le monde du cinéma, jusqu’à Hollywood où il était parvenu à se faire connaître, le choc est terrible : à seulement 37 ans, l’acteur prodige de Saint Laurent et de Juste la fin du monde, discret et élégant, n’avait-il pas toute la vie et une carrière pleine de promesses devant lui ? L’émotion est collective, les témoignages et hommages affluent. Mais, avec une grande pudeur, sa famille et ses proches demeurent silencieux.
Parmi eux, l’acteur belge Jérémie Renier. Son « meilleur ami », son « frère », très profondément affecté. À l’époque, il se trouve en pleine promotion du film L’Ennemi. Il annule tous ses engagements et disparaît. Il ne s’étend pas sur ces moments. « J’ai beaucoup de pudeur venu le moment de parler de Gaspard », nous confie-t-il.
Absent du grand écran depuis 2022, il reparaît seulement cette année, pour la première fois, dans La Femme de, avec Mélanie Thierry. Mais surtout avec D’un monde à l’autre, documentaire délicat et intimiste où il revient de manière aussi inattendue que saisissante.
Il y fait le récit de l’expédition en Arctique qu’il a décidé d’entreprendre pour tenter de faire un sort au deuil qui le dévorait. « Pour la voie que le film emprunte, j’ai immédiatement décidé de ne pas mettre de visage ou de nom, pour protéger tous ceux qui ont souffert et qui souffrent encore. Je pense notamment à ses parents et à son fils. J’ai voulu qu’il y ait de la pudeur et de la distance. Je compte d’ailleurs sur vous, parce que je ne veux pas rouvrir ces blessures. »
« Gaspard »… Dans D’un monde à l’autre, son prénom n’est en effet jamais prononcé. Comme durant l’interview que l’acteur nous accorde pour parler de son film. La voix est douce, posée, encore marquée de tristesse. Jérémie Renier n’a pas souhaité raconter directement son ami, mais donner forme à sa disparition à l’aide d’un récit introspectif et très physique en s’engageant, au bout du monde, dans une expédition risquée.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Au commencement, il y a une rencontre, impulsive puis décisive : « Tout s’est mis en place après mes premiers échanges avec Loury Lag, un personnage que j’ai découvert sur les réseaux sociaux, développe-t-il. Je me suis autorisé à lui écrire et à m’ouvrir, alors qu’on se connaissait à peine. Je lui ai dit ce que je traversais : le deuil, mon rapport à la nature, le désir de s’évader et cette douleur que je n’arrivais pas à dépasser. Je n’avais rien prévu. »
« C’est arrivé à un moment où j’étais disponible à ce que la vie me proposait parce que j’avais du mal à avancer, continue-t-il. J’étais déprimé, j’étais malheureux. On s’est rencontrés, après plusieurs mois, et il m’a fait cette proposition de partir avec lui en Arctique. J’ai vu ça comme un signe, et une façon peut-être de revivre… ou de disparaître. »
Sans repères, Jérémie Renier part à l’aventure en posant ses yeux et sa caméra sur ce personnage de Loury, un homme « complexe, plein de contradictions, à la fois dense et fragile ». Il pense d’abord à un récit d’exploit sportif, de dépassement de soi et du deuil, mais son producteur Hugo Sélignac l’en détourne : « Je ne me vois pas produire ce genre de film, mais en revanche je serais curieux de savoir pourquoi tu veux partir avec ce gars, comprendre ce qui se passe en toi. »
D’abord, Jérémie Renier rejette l’idée. Mais elle fait son chemin et il commence alors à écrire. De son côté, Loury Lag, enfant battu et aventurier au passé tumultueux, est en train de perdre son père. Cette synchronicité de deuils ainsi que la fragilité que l’acteur découvre chez l’explorateur finissent de le convaincre.
Sur les images du directeur de la photographie Fabien Ruyssen, dont la profondeur et la lumière saisissent sur grand écran, Jérémie Renier pose alors sa voix pour raconter une expédition éprouvante et un voyage intérieur bouleversant. Il parle de son ami disparu, de sa peine de ne pas avoir été là pour ses derniers moments, de cette neige qu’il aimait tant.
Né de la douleur d’une disparition, D’un monde à l’autre grandit alors sur le thème de la rencontre avec l’autre. Mais ce que Jérémie Renier projette sur Loury Lag, homme mystérieux dont le CV aligne des exploits mais aussi un séjour en prison, est-il bien la réalité ? C’est là que les difficultés apparaissent.
D’un côté, le tournage en Arctique est très risqué. Par -50 °C, chaque minute de retard sur le planning, chaque erreur de geste ou oubli de matériel peuvent se révéler mortelles. De l’autre, Jérémie Renier comprend que Loury Lag l’a trompé : il finance en partie l’expédition, mais des fausses factures qu’il a émises sont repérées par son équipe de production.
Là, au milieu de nulle part, la confiance disparaît et le pari de l’acteur tourne au cauchemar. Leur « clash » à ce sujet est l’une des séquences les plus fortes du film : « Cette confrontation a été très difficile pour moi. Je ne savais pas ce qui allait en sortir. J’avais le sentiment d’avoir été trahi au plus profond de mon être. J’avais mis tellement d’espoirs dans cette rencontre. Ça a été très violent psychologiquement et les émotions là-bas, loin de nos familles, de nos proches, de chez nous, ont été disproportionnées. »
Avec pudeur et délicatesse, Jérémie Renier parvient finalement à « faire le tri » au sein de ces émotions contradictoires et à rendre compte de son désespoir, de la désillusion d’une rencontre qu’il avait imaginée salvatrice. Il doute, mais il est trop tard pour rebrousser chemin. Plutôt que de se juger, les deux hommes s’écoutent. Des larmes sont versées. Et l’aventure continue, avec une renaissance au bout.
« J’ai eu un besoin profond de ralentir, dans cette industrie et ce métier où tout va très vite, poursuit l’acteur. J’ai eu la chance de travailler très jeune, d’avoir des films qui m’ont apporté un confort financier. J’ai eu beaucoup de chance. Mais soudainement, au moment où cet événement a perforé ma vie, j’ai eu besoin de retrouver ce qui m’animait dans ce métier, je me suis posé beaucoup de questions sur ce que je voulais transmettre. »
En mêlant son deuil à celui d’un autre, en choisissant le saut dans l’inconnu et le pari de la confiance, Jérémie Renier réussit, avec D’un monde à l’autre, le passage de l’intime à l’universel et de la douleur à la libération. Un voyage bouleversant qu’il termine par ces mots écrits sur fond noir, simples, évidents, avec la force de le nommer enfin : « À Gaspard ».
D’un monde à l’autre, de Jérémie Rénier, avec Loury Lag. 1 h 15. Sortie mercredi 10 juin.
Crise du kérosène : l’industrie européenne fait le pari de l’électrification de ses avions
Airbus en quête d’un cloud souverain pour protéger ses données sensibles
« Il devient impossible de faire l’impasse dessus » : la lutte anti-drones, une priorité impérative pour la France
« On vient pour l’ambiance » : les centres commerciaux, nouveaux lieux de sociabilité