ENTRETIEN CROISÉ — Mardi 19 mai s’est tenue, à la maison de l’Amérique latine, à Paris, la cérémonie de dévoilement du prix du livre La Tribune Dimanche, qui fête sa quatrième édition. Rencontre avec Marie-Hélène Lafon et Bruno Patino.
« Éclairer notre époque et notre humanité. » Dans cette optique ambitieuse – qui est le mantra du prix –, le jury a couronné deux ouvrages qui illustrent chacun un chemin emprunté par notre humanité.
D'abord Hors champ, de Marie-Hélène Lafon, histoire somptueuse d’une famille du Cantal des années 1970 à nos jours, dans la catégorie fiction ; et, dans la catégorie essai, le quatrième opus de la trilogie (!) dans laquelle Bruno Patino met brillamment au jour la rupture anthropologique qui se cache derrière la révolution technologique, Le Temps de l’obsolescence humaine. Les deux lauréats répondent à nos questions.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Le prix du livre La Tribune Dimanche s’est donné pour objectif de distinguer des livres qui « élèvent ». Que vous inspire cette récompense ? MARIE-HÉLÈNE LAFON — Je ne sais pas si mes livres « élèvent », mais je sais que ce que je veux, c’est aller dans la complexité du monde et des êtres, en explorer les contours, et si le lecteur cheminant avec moi sur ces pistes s’en trouve « élevé », alors tant mieux, bien sûr. De toute manière, j’écris parce que je ne peux ni ne sais faire autrement et c’est les lecteurs qui me disent, parfois, combien ce que j’écris peut les accompagner. C’est peut-être ça aussi, un chemin qui élève.
BRUNO PATINO — Je suis très heureux de recevoir ce prix. J’ai même écrit dans un de mes précédents ouvrages que l’on écrit des livres pour que les gens regardent vers le haut, c’est précisément l’expression que j’avais utilisée. Qu’un jury pense que ce livre contribue un peu à nous faire regarder vers le haut me touche beaucoup. Et, de façon plus prosaïque, j’écris pour essayer justement de regarder au-dessus de nos écrans et de lever la tête par rapport à ce qui nous arrive dans l’univers numérique. Donc, à ce double titre, je suis ému et touché d’avoir été distingué par ce prix.
Face à la crise du livre et de la lecture, mon arme première, c’est de garder une certaine forme de confiance… Ne serait-ce que par l’acte même d’écrire, déjà.
Marie-Hélène Lafon
Face à la crise du livre et de la lecture, quelles sont vos armes à vous, en tant que romancière et en tant qu’essayiste ? M.-H.L.— Mon arme première, c’est de garder une certaine forme de confiance… Ne serait-ce que par l’acte même d’écrire, déjà. Par le désir aussi, celui d’hommes et de femmes, d’être avec soi dans le silence, le recueillement. Ce que Yourcenar appelait « un accroissement d’humanité » et que je définirais pour ma part comme un élargissement de l’être. Écrire, lire, c’est une pratique qui a toujours été menacée, vouée à l’obsolescence, mais qui persiste et qui persistera.
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Alors, bien sûr, je connais les (mauvais) chiffres autour de la pratique de la lecture et du livre, et je comprends bien entendu que, conjoncturellement, on puisse redouter cet affaissement. Mais il faut, comme moi, persister à y croire. J’ai été jusqu’à l’an dernier professeure de français dans le secondaire, en région parisienne, pendant 41 ans. C’est aussi de là que je tire mon optimisme raisonné. Comme dans ma « pratique » d’écrivain, de maintenir le lien avec ce qui me meut et que j’appelle « le pays premier », ma terre natale du Cantal.
B.P.— Dans ce livre, j’analyse la fin de l’ère Gutenberg mais cet essai se termine paradoxalement par la défense de la lecture à ce même moment. Je pense que justement, parce que d’une certaine façon elle est devenue périphérique à l’organisation de notre vie numérique, voire du mode numérique qui commence à s’installer dans l’ensemble de nos existences, la lecture n’a jamais été aussi nécessaire comme élément de libération de nos cerveaux.
Donc, à mon petit niveau, alors même que j’écris sur le numérique, je continue de le faire dans des livres. Et puis McLuhan disait, et c’est très intéressant, qu’une nouvelle technologie tue souvent la précédente, mais en fait renaître une largement oubliée. Ce qui me fascine, moi, aujourd’hui, c’est effectivement que la lecture silencieuse a l’air de disparaître d’une grande partie de la vie de nos contemporains.
Ce livre-là, pour moi, finalement ressemble à un début d’explication de tout ce que j’ai écrit avant.
Bruno Patino
En revanche, ce qu’on appelle l’audio, c’est-à-dire la lecture à voix haute, commence à réapparaître. Cette lecture silencieuse créée par saint Ambroise, enfin c’est la légende qui dit ça, avait rendu périphérique la lecture à voix haute. Finalement, peut-être que l’univers numérique fait renaître cette lecture à voix haute !
Qu’est-ce que ce livre a de singulier dans votre œuvre ? Que représente-t-il pour vous ? M.-H.L. — Chacun fait écho à l’autre, bien sûr, mais pour moi, Hors champ, c’est avant tout le livre de la fratrie. De la singularité de ce lien même pour deux vies qui paraissent aussi éloignées l’une de l’autre. C’est aussi une manière de revenir à cette géographie et cette grammaire paysannes qui me sont constitutives comme romancière et comme femme. Parce que je n’oublie pas qu’après tout je n’écris jamais que le livre que je peux… Mais toujours « à l’os », toujours dans cette volonté d’élaguer et de clarifier. La langue, pas le sens. Parce que la « grande affaire », ça demeure l’aventure de la langue…
B.P. — Je ne suis pas certain d’avoir « une œuvre » [sourire], mais ce livre arrive après trois autres. S’agit-il d’un récapitulatif, d’un point final ou d’une grille d’explications générales ? Je ne sais pas. Mais, je me souviens du titre d’un livre de Jean-Marc Roberts que j’ai adoré : Un début d’explication. Ce livre-là, pour moi, finalement ressemble à un début d’explication de tout ce que j’ai écrit avant.
Marie-Hélène Lafon, lauréate du prix La Tribune Dimanche dans la catégorie « romans », et Bruno Patino, lauréat du prix La Tribune Dimanche dans la catégorie « essais ». (Crédits : Corentin Fohlen/ Divergence - Olivier Dion/LH/opale.photo)