Avec « Pourquoi je mens », Pauline Klein part à la quête d'un père aux doigts de lâche

Pauline Klein, chez elle, le 19 mars 2026.
LTD/Patrice Normand/Leextra via opale.photo

Pauline Klein, chez elle, le 19 mars 2026.
LTD/Patrice Normand/Leextra via opale.photo
Après la dernière rentrée, bourrée jusqu’à la gueule de livres sur papa-maman-et-moi-et-moi, on s’était juré que l’on ne nous y prendrait plus avant longtemps. Aussi est-on entrée à reculons dans le nouveau « roman » – c’est le mot qui figure en bas à gauche en petit – de Pauline Klein, attirée par ce titre qui claque comme un fouet sur les faux-semblants : Pourquoi je mens.
La narratrice, une certaine « Pauline », repose ledit fouet entre la couverture et la première page du texte… pour partir à tâtons sur les traces de son père. À 45 ans, elle a en effet pris la décision de « chercher à savoir » qui était ce « Bernard » qu’elle voyait deux fois par an, qui ne savait pas quoi lui dire, qui est mort quand elle avait 10 ans et dont elle ne sait presque rien, sinon qu’il a quitté sa danseuse de mère, qu’il était juif, médecin, qu’il se prescrivait de la morphine, des hypnotiques et des calmants, que tout était « compliqué » et que chacun des membres de sa famille paternelle rencontrés par la suite lui jureront leurs grands dieux qu’il l’aimait et qu’il était fier d’avoir une fille.
À ce stade, on pourrait croire à une (en)quête originelle. On pourrait croire que lorsqu’elle écrit « Je n’ai pas de piste », c’est pour mieux en trouver une ensuite. D’autant plus qu’elle le proclame fort joliment : « Il n’est jamais trop tard pour être un enfant. » Sauf que ce n’est pas vrai, et qu’elle le sait. Et qu’au lieu de nous l’asséner, elle nous promène, d’une question sans réponse à l’autre, dans l’étrangeté de cette souffrance qui ne dit pas son nom. L’écriture est tout en retenue, en tension.

« Dites-moi ce que vous pouvez, trouvez-moi des souvenirs, aidez-moi à écrire son histoire. Qu’est-ce qu’il aurait pensé, lui, s’il avait assisté comme moi au mutisme de ses frère et sœur, de ses parents incapables de donner corps à la mémoire qu’ils ont de lui ? Si lui, qui était si fier comme ils disent, si fier d’avoir une fille, les avait entendus s’efforcer de nous inventer de toutes pièces un lien d’amour sans pouvoir l’incarner ? […] En choisissant d’évoquer exclusivement la seule chose dont je n’ai pas été témoin, son amour, sa fierté, la seule chose que je suis certaine de ne pas avoir vue, la seule chose dont je peux assurer, sans me tromper, qu’elle ne s’est pas produite devant moi, ils le font disparaître totalement. En croyant préserver sa mémoire, ils l’engloutissent. Ils nous engloutissent tous les deux. »
Elle ne le dit pas – parce qu’elle ne dit pas tout, et qu’on est nous aussi happé par la puissance, centripète, de tout ce qu’elle ne dit pas – chez elle l’acte d’écriture est une façon de résister à l’engloutissement. À l’invisibilisation. On ne compte pas les occurrences du mot « invisible » dans le livre. L’invisible est sa condition, sa signature, son identité. « J’ai appris à vivre en pactisant avec l’invisible », prévient-elle dès les premières pages. Invisible parce qu’indéfinie.
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« Décrire le père, c’était se définir. Mais Bernard est resté une idée. Un trou noir dans lequel je pouvais, certes, mettre ce que je voulais, mais qui ne se dessinait jamais vraiment. » Ce livre nous jette la tête la première dans ce trou noir. On se perd mais on la trouve, elle, Pauline Klein. Pas comme enfant, pas comme femme. Comme écrivain. « Si je veux connaître l’histoire, c’est à moi de l’écrire. »
Faute de « piste », elle a dû inventer. Ça et le reste. Tout. « Bernard m’a légué la possibilité de la fiction. La liberté d’écrire. En plus des bonbons qu’il me tendait, il m’a fait ce cadeau-là. Lui, et ceux et celles qui ont inventé la grande histoire d’amour que nous n’avons jamais vécue. »
Si ce père aux « doigts de lâche » – ainsi le dépeint-elle – n’en finit pas de se dérober sous sa plume, très vite il n’est plus tout à fait le sujet de son écriture, parce que cette dernière, par sa force même, est parvenue à arracher une forme de liberté. En mentant, donc. En cinglant – les faux souvenirs, les vrais non-dits, le père, la langue – jusqu’à faire éclore la mélancolie la plus pure. Le vide devient alors littérature. « Qu’est-ce qu’il a bien pu me dire, lors de ces quelques visites sous surveillance, et dont je ne me souviens pas ? Quels mots a-t-il pu prononcer, qu’on ne me répétera jamais ? Où sont ces mots ? Est-ce qu’ils auraient valu la peine qu’on s’en rappelle ? »
Pourquoi je mens, de Pauline Kein, L’Arbalète Gallimard, 208 pages, 20 euros.