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Dinaw Mengestu, romancier américain : « J’ai voulu écrire sur ces vies d’immigrés tout en essayant de déplacer les codes »

Photo de Anne-Laure Walter

Propos recueillis par Anne-Laure Walter

Publié le 18 mars 2026 à 08:00

Dinaw Mengestu, romancier américain.

Dinaw Mengestu, romancier américain.

LAUREN LANCASTER/The New York Times-REDUX-REA

La Tribune Dimanche

N146 ● 19 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN – Le romancier américain, qui désormais assume d’être une « voix de l’immigration », offre une fiction refusant les identités simplifiées. Rencontre.

Dans les romans de Dinaw Mengestu, la vérité n’est jamais stable : elle se déplace, se contredit et se multiplie. Dix ans après son précédent livre, l’écrivain américain d’origine éthiopienne publie Quelqu’un comme nous. Le roman suit Mamush, ancien reporter de guerre installé à Paris, qui retourne dans la communauté éthiopienne de Washington après la mort mystérieuse d’un homme qui fut pour lui une figure paternelle.

Un récit ambitieux où les voix et les souvenirs se superposent, et qui prouve, une nouvelle fois, le talent de Mengestu pour complexifier les récits d’immigration et déjouer les clichés.

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LA TRIBUNE DIMANCHE – Pourquoi ce roman a-t-il pris presque dix ans, alors que vos trois premiers livres étaient parus consécutivement ?
DINAW MENGESTU – Il m’a fallu longtemps pour vivre avec lui : j’ai cru plusieurs fois l’avoir terminé avant de comprendre qu’il fallait tout reprendre. C’est un roman qui demande une certaine maturité. On n’est pas la même personne quand on termine un livre que lorsqu’on commence à l’écrire.

Cette maturité tient-elle au sujet – la famille et la figure du père – ou à la forme ?
Les deux. Il y a le contenu : des personnages plus âgés, conscients de ce que signifie perdre une famille. Mais la forme a été la partie la plus difficile. Elle est le résultat de nombreuses années de lecture et de réflexion sur la littérature mais aussi sur mes propres livres. Je voulais interroger les structures narratives que j’avais utilisées jusque-là.

Quand j’ai commencé ce livre, Donald Trump venait d’être élu pour la première fois.

Votre narration laisse beaucoup d’incertitudes. On ne sait jamais tout à fait quelle version de l’histoire est la bonne. Est-ce important pour vous ?
C’est devenu essentiel. Nous vivons tous avec plusieurs versions de la vérité. C’est particulièrement important quand on écrit sur des communautés souvent représentées d’une seule manière. Il y a très peu d’écrivains éthiopiens américains. Je ne voulais pas que mes personnages deviennent un symbole que l’on consomme en se disant : « J’ai lu mon livre sur les immigrés africains ! » Je voulais qu’ils soient capables de parler au lecteur sans lui donner de réponse évidente.

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On vous qualifie souvent de « voix de l’immigration ». Comment vivez-vous cette étiquette ?
Je l’ai longtemps rejetée. Mais quand j’ai commencé ce livre, Donald Trump venait d’être élu pour la première fois et j’ai décidé de l’assumer. J’ai voulu écrire sur ces vies d’immigrés et sur la communauté avec laquelle j’ai grandi, tout en essayant de déplacer les codes de ce qu’on appelle le « roman de l’immigration ».

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Votre roman évoque aussi l’anxiété et la paranoïa liées à la condition d’immigré. Aujourd’hui, avec le durcissement des politiques migratoires américaines, cela résonne d’autant plus…
Au fil de mes livres, mes personnages deviennent de plus en plus craintifs, de plus en plus méfiants. Pour celui-ci, j’ai écrit lors de la première présidence Trump. Quand elle s’est terminée je me suis dit que si cette réalité politique disparaissait, la peur resterait. Cette inquiétude vient de très loin dans la société américaine. Et finalement Trump est revenu, et c’est devenu pire.

Pourquoi avoir inséré quelques photographies dans le texte ?
Au départ, je réfléchissais aux différentes formes de communication entre les personnages. Parfois ils se comprennent mieux à travers des images qu’à travers les mots. Ma femme est photographe, donc nous passons beaucoup de temps à regarder des images. Une photographie, comme un texte, est une construction : on choisit ce que l’on montre, ce que l’on laisse hors cadre.

Pour certains, notamment les immigrés, la liberté d’expression se réduit fortement.

Le titre Someone Like Us renvoie à Susan Sontag. Pourquoi ?
Dans Regarding the Pain of Others, elle écrit que l’« autre » est souvent quelqu’un que l’on regarde, mais pas quelqu’un qui nous regarde en retour. Je voulais que mes personnages puissent, d’une certaine façon, regarder le lecteur. Au lieu de dire : « Voilà qui je suis », ils proposent plusieurs possibilités.

Vous venez d’être élu président de PEN America. Quel rôle peut jouer un écrivain aujourd’hui ?
Longtemps, le PEN a surtout défendu des écrivains menacés ailleurs dans le monde. Aujourd’hui, le problème est aussi interne aux États-Unis. Pour certains, notamment les immigrés, la liberté d’expression se réduit fortement. Si nous pensons que cela ne concerne qu’eux, nous ne voyons pas que c’est aussi un test pour notre démocratie. 

Propos recueillis par Anne-Laure Walter

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