Toute une génération d’enfants n’a connu que les alertes, les fracas des bombes et la douleur des deuils précoces. Le conflit s’incruste dans les habitudes et les réflexes.Le tapis de neige brille sous une douce lueur d’avant-midi, dans une arrière-cour foisonnante de jouets. Une joie naïve s’imprime sur les joues empourprées du petit Lev, 3 ans, jouant à la balle avec Mariia, tandis que d’autres copains s’affairent à la préparation d’un bortsch imaginaire à base d’amas de glace. La journée s’amorce au jardin d’enfants Rikiki, niché dans un quartier résidentiel de Kiev. « Il fait beau, il fait bon », sourit Natalia Lobanova, 45 ans, balançant la tête vers le ciel, un œil attendri sur son petit groupe de bambins.
Dans l’établissement douillet, qui sert aussi d’école maternelle, la plupart des petits, âgés de 2 à 7 ans, n’ont connu d’autre monde que celui chaviré depuis le 24 février 2022. « Ici, nous tentons de ne pas nous focaliser sur la guerre, nous continuons à vivre, à percevoir le monde avec de belles couleurs », assure la pédagogue Natalia, emmitouflée dans son long manteau.
Mais la guerre s’incruste dans les réflexes, les habitudes. Il arrive qu’à 3 ou 4 ans, certains enfants confectionnent des drones en Lego, d’autres évoquent le nombre de missiles tombés la nuit d’avant. « Bien sûr, ça fait mal de voir cela, souffle Natalia, qui a 20 ans d’expérience derrière elle. Mais malheureusement, c’est notre réalité. » Auparavant, lui semble-t-il, « les enfants étaient plus ouverts, ils souriaient davantage, étaient joyeux… ».
« Les psychologues auront beaucoup de travail »
De Lviv à Kramatorsk, l’enfance subit sans relâche les tourments infligés par Moscou. Il y a ces 20.000 mineurs tombés dans un rapt à grande échelle, selon Kiev ; ceux vivant dans les territoires occupés, sous la férule d’une russification qui, dès le berceau, cherche à gommer leur identité ukrainienne ; ceux qui subissent le fracas du front, du Donbass à Kherson, ou encore les enfants de l’exil.