Dans l’obscurité de la cuisine, Tomás* prépare ces petites pizzas dont les Cubains raffolent. Les gestes restent précis, mécaniques. C’est pourtant la dernière fois qu’il les répète. Dans quelques jours, Tomas va quitter Cuba, direction Guyana, le Brésil, puis enfin l’Uruguay. Avec l’aide de sa famille, dont une partie vit aux États-Unis, il a réuni les 2.000 dollars nécessaires pour obtenir son passeport, acheter le billet d’avion et payer le passeur. « Je ne suis pas spécialement content de quitter Cuba, mais pour mon avenir et celui de ma famille, c’est la meilleure chose à faire », lâche le pizzaïolo de 36 ans.
Ces dernières semaines, une grande partie de La Havane partage le fatalisme de Tomás. Depuis la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro début janvier, Cuba est privée de carburant. L’avenir de l’île, déjà peu réjouissant, s’est instantanément assombri. « Il n’y aura plus de pétrole ou d’argent à destination de Cuba, zéro ! » cinglait Donald Trump, début janvier. Depuis, le président américain s’est fait plus menaçant, assurant, il y a huit jours, qu’il allait s’« occuper de Cuba » et que, soixante-sept ans après la révolution de Fidel Castro, le régime communiste vivait « ses derniers moments ».
En attendant, les apagones, ces coupures de courant à répétition, ont transformé la vie quotidienne en défi permanent. Les voitures esseulées au milieu des avenues décaties de la capitale témoignent des difficultés pour se déplacer. « J’habite à 16 kilomètres d’ici, soupire Tomás. Parfois, c’est tellement compliqué de venir que je préfère dormir au restaurant. » Dans les échoppes du quartier historique de La Havane, le prix des aliments de base flambe. 3.000 pesos (5,20 [107 ?] euros) la boîte de 30 œufs ; 1.800 la bouteille l’huile. Une fortune quand le salaire mensuel moyen tourne autour des 6.650 pesos. Marieta résume la situation avec ironie : « Si j’achète un kilo de poulet, je ne peux plus m’habiller, et si j’achète de nouveaux vêtements, je ne mange plus ! » Responsable administrative d’un collège, elle gagne 2.900 pesos par mois.