À Evian, un G7 sous tension
Par Antoine Malo

Des bateaux militaires suisses patrouillent sur le lac Léman.
LTD / Fabrice COFFRINI / AFP
Par Antoine Malo

Des bateaux militaires suisses patrouillent sur le lac Léman.
LTD / Fabrice COFFRINI / AFP
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Jusqu’au bout, Donald Trump aura fait passer des nuits blanches aux diplomates français. Encore en début de semaine, les équipes de l’Élysée et du Quai d’Orsay se rongeaient les sangs en se demandant si le président américain viendrait bien au G7 – le dernier d’Emmanuel Macron – qui s’ouvre lundi 15 juin à Évian. Il a fallu attendre ces tout derniers jours pour que la fumée blanche vienne enfin de Washington. Soulagement à Paris. Et même félicité samedi puisque le locataire de la Maison-Blanche a accepté l’invitation de son homologue français à prolonger le plaisir par un dîner au château de Versailles, où fut signé le traité d’indépendance des États-Unis en 1783.
Pourtant, cela ne présage en rien l’attitude de Donald Trump pendant son séjour français. C’est connu, « il déteste ce genre de rendez-vous », rappelle Joseph Dellatte, expert de l’Institut Montaigne. L’année passée, il avait quitté prématurément le sommet organisé au Canada, malmenant au passage Emmanuel Macron, qu’il accusait de ne « jamais rien comprendre ». Rééditera-t-il ce genre d’amabilités cette année ? À Paris, on affirme que tout a été mis en œuvre pour qu’il reste. Le format a ainsi été pensé pour qu’il y ait le moins d’intermédiaires possibles lors des réunions entre dirigeants, que les discussions avec lui soient le plus interactives. Le programme évite aussi les sujets qui fâchent le milliardaire, comme le climat ou l’aide au développement.
N’est-ce pas beaucoup d’efforts pour rien ? Car, même ménagé, il serait étonnant que Donald Trump ne s’emporte pas au vu de l’atmosphère internationale. Rarement G7 ne se sera déroulé dans une telle atmosphère de tensions, n’aura réuni autant de sujets de discorde. Le premier d’entre eux reste l’Iran, et ce, même si la signature d’un protocole d’accord entre Washington et Téhéran, promise 39 fois par l’Américain depuis le début de la guerre le 28 février, semble cette fois imminente.
Des sujets hautement problématiques resteraient sur la table : les conditions de réouverture du détroit d’Ormuz, la mise en place ou non d’une force internationale pour sa sécurisation, l’uranium iranien, la crise énergétique née de cette aventure militaire… Des discussions de très haut niveau auxquelles se joindront plusieurs dirigeants des pays du Golfe (Qatar, Émirats arabes unis, Arabie saoudite) mais aussi l’Égypte se tiendront le 16 juin sur le sujet. Si Trump tient son accord, cela ne l’empêchera sans doute pas de fustiger à nouveau les membres du G7 pour leur manque de soutien dans sa guerre.
Autre dossier où des frictions pourraient apparaître : l’Ukraine. Volodymyr Zelensky sera à Évian mardi 16 juin pour une réunion sur le présent et l’avenir de son pays. L’idée de l’Élysée est d’obtenir un alignement de tous les pays présents, États-Unis compris. Or, on sait combien l’humeur de Trump peut être changeante sur ce sujet et comment il a épousé certaines thèses de Vladimir Poutine. Alors que son pays s’est largement désengagé du conflit pour laisser l’Europe assumer l’essentiel de l’aide à Kiev, acceptera-t-il, comme le souhaite Emmanuel Macron, de ne plus demander à Zelensky de lâcher le reste du Donbass ? Voire de figurer sur une photo de famille avec Zelensky ? Les doutes sont permis.
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Mais c’est surtout l’économie, voulue par Emmanuel Macron comme l’une des pierres angulaires de ce G7, qui pourrait offrir le plus de divisions. L’Élysée a fait de la résorption des grands déséquilibres mondiaux et d’une meilleure coopération entre les grandes puissances l’un des thèmes centraux du sommet d’Évian.
A priori, l’idée peut plaire à Trump puisqu’elle consiste en partie à demander à la Chine de mettre un frein à ses surcapacités de production, de relancer sa demande intérieure pour ne pas inonder le monde de ses exportations. Au-delà, il y a l’inquiétude d’une extrême dépendance des pays du G7 aux minerais critiques et aux terres rares chinois mais aussi de l’avance prise par le régime communiste dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Mais rééquilibrer l’économie mondiale passe aussi par une révision des droits de douane fixés par l’administration américaine. De quoi déclencher l’ire du locataire de la Maison Blanche. La fracture qui oppose sur le sujet Washington aux autres membres du G7, tous victimes de cette guerre commerciale, pourrait se rouvrir. Et le G7 ressembler finalement à un G6+1.
Pire, les dossiers non purgés pourraient remonter à la surface. « Entre les droits de douane, le Groenland, l’Otan, ils sont très nombreux », souligne Karoline Postel-Vinay, chercheuse au Ceri. D’autant que Trump a montré ces derniers mois le peu de considération qu’il a pour ses partenaires. « Il a une vision d’un monde où il rêve de régler les problèmes avec Xi Jin ping et Poutine, estime Joseph Dellatte. Les États-Unis considèrent l’Europe comme des vassaux, des sous-fifres. »
Le rendez-vous d’Evian pourrait justement être le moment de montrer que la fameuse « troisième voie », constituée par le Canada, l’Europe mais aussi l’Inde et d’autres pays qui ne souhaitent pas devenir les marionnettes de Washington ou de Pékin, est en train de prendre forme. C’est d’ailleurs ce qu’ont affirmé Emmanuel Macron et le Premier ministre canadien, Mark Carney, lors de leur rencontre le vendredi 12 juin.
Il en faudra sans doute plus pour impressionner un président américain qui sait pertinemment que ce nouvel axe repose sur des dirigeants affaiblis. Au Royaume-Uni, Keir Starmer est proche de la sortie. En Allemagne, Friedrich Merz est au plus bas dans les sondages. Et en France, Emmanuel Macron ne sera bientôt plus à l’Élysée. Donald Trump sait aussi que son pays, comme la Chine, a pris une avance considérable en matière d’intelligence artificielle et que cela rend l’Europe et le reste du monde très dépendants.
Démonstration a encore été faite vendredi avec la suspension brutale par Anthropic de l’accès pour l’étranger à ses deux derniers modèles d’IA. La start-up a agi sur ordre du gouvernement américain qui a avancé des raisons de sécurité. Pour beaucoup, il s’agirait surtout de l’ouverture d’un nouveau front, numérique celui-ci, par Donald Trump. L’affaire devrait rebondir à Évian puisqu’un déjeuner réunissant les acteurs de la tech américaine et mondiale est programmé mardi pour clore le sommet. Le moment risque d’être animé.
Évian dans la bulle
Seize mille policiers, 300 militaires de l’armée de l’air, des systèmes de défense sol-air, de lutte antidrones… Depuis déjà plusieurs jours, Évian, où se déroule le G7, est placé sous une cloche sécuritaire inédite. De l’autre côté du lac Léman, en Suisse, 4.000 membres des forces de sécurité ont aussi été déployés.
La préfète de Haute-Savoie, Emmanuelle Dubée, a justifié ce dispositif XXL par le « risque lié au contexte international extrêmement tendu » et le « risque terroriste qui reste majeur en France ». Mais les autorités ont aussi en tête le fiasco de l’édition 2003 du G7, qui s’était aussi tenue dans la ville thermale et avait été émaillée de graves violences à Genève et Lausanne. Une première manifestation d’opposants au sommet doit se tenir aujourd’hui dans les rues de la cité de Calvin.
Par Antoine Malo