En Chine, l’IA détruit déjà des emplois (mais Pékin traque les licenciements massifs)
latribune.fr
En vertu de la législation chinoise du travail, les entreprises doivent obtenir l'autorisation du gouvernement pour toute suppression d'emplois dépassant 10% de leurs effectifs. Les tribunaux chinois se sont prononcés à au moins trois reprises contre...
Image générée par IA avec ChatGPT 4o
IA en Chine : productivité en hausse, emplois sous pression
Sous la pression du plan « AI+ », les entreprises chinoises adoptent à marche forcée des agents d’IA qui permettent de supprimer des emplois par petites touches, notamment dans la tech, le marketing ou le divertissement, alors que près de 70 millions de postes sont jugés fortement exposés au risque d’automatisation.
Au printemps, dans une grande plateforme internet de Hangzhou, les freelances de la modération et du contenu ont été remerciés après l’arrivée d’agents d’IA comme OpenClaw, sans annonce officielle ni plan social visible, une scène qui se répète désormais dans la tech, la publicité ou le divertissement chinois.
Derrière ces licenciements fragmentés, le pouvoir pousse pourtant à l'adoption de l’intelligence artificielle avec l’initiative « AI+ », tout en surveillant de près toute vague de suppressions d’emplois de plus de 10 % qui exigerait une autorisation administrative formelle.
Ce double discours traduit un dilemme : doper la productivité et rattraper les États-Unis sur l’IA générative, sans enflammer un chômage des jeunes déjà élevé dans les grandes villes.
Des licenciements discrets malgré l’accélération
Depuis le début de l’année, de grands groupes chinois réorganisent leurs équipes sans parler de « plan social », en laissant partir des CDD, des freelances ou en ne remplaçant pas les départs dans les services où l’IA progresse le plus vite, comme le marketing digital ou le support client.
En droit, toute réduction d’effectifs supérieure à 10 % est assimilée à un licenciement collectif qui doit être déclaré et validé par les autorités locales, ce qui incite les entreprises à lisser les suppressions d’emplois sur plusieurs mois pour rester sous les radars.
Des tribunaux ont déjà donné tort à des employeurs qui avaient remplacé trop brutalement des salariés par des outils automatisés, ce qui renforce l’incitation à avancer par petites touches plutôt que par vagues de licenciements massifs. Résultat : la carte postale officielle d’une IA créatrice de « nouveaux métiers de qualité » coexiste avec une réalité de coupes progressives dans des tâches jugées répétitives ou « facilement automatisables ».
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Injecter l’IA dans 70 % de l’économie d’ici à 2027
Lancée en 2024, l’initiative « AI+ » fixe un cap clair : équiper 70 % des secteurs clés en technologies d’IA d’ici à 2027, puis 90 % d’ici à 2030, en faisant de l’IA une brique standard de l’économie chinoise plutôt qu’un cercle fermé de start-up.
Le plan couvre l’industrie, les services, la santé, l’éducation ou encore l’agriculture, avec un soutien massif aux grandes plateformes cloud nationales et aux modèles fondamentaux locaux pour réduire la dépendance vis‑à‑vis des acteurs américains.
L’objectif affiché est de relancer une productivité en berne et d’absorber le ralentissement du logement et des infrastructures en réorientant la croissance vers les services numériques, du e‑commerce à la finance en passant par l’IA générative appliquée aux contenus. Mais cette stratégie suppose une montée en puissance très rapide de l’automatisation dans les entreprises privées, qui sont encouragées à refondre leurs processus, quitte à bousculer l’emploi dans les fonctions tertiaires.
70 millions d’emplois à risque
Un rapport de Citibank chiffre à 9,6 % la part des emplois chinois exposés à un risque élevé de suppression par l’IA, soit environ 70 millions de postes, avec une vulnérabilité particulièrement forte pour les travailleurs dans la vingtaine (13,6 %). Cette estimation arrive alors que la Chine accueille chaque année un nombre record de diplômés, de l’ordre de 12,7 millions de nouveaux sortants de l’université en 2025, qui arrivent sur un marché du travail où les salaires d’entrée sont orientés à la baisse.
Les statistiques officielles de chômage urbain des jeunes oscillent à des niveaux suffisamment élevés pour que les autorités aient cessé de publier certaines séries à leur pic, signe de la sensibilité politique du sujet. Dans ce contexte, chaque promesse de milliers d’emplois créés dans l’IA masque une réalité plus dure : à court terme, les suppressions de postes administratifs, de back‑office ou de services à la clientèle peuvent dépasser largement les créations nettes.
Marketing, support client, divertissement déjà cannibalisés
Les premiers sacrifiés sont les métiers dont la valeur repose sur des tâches standardisées : réponses aux clients, rédaction de contenus promotionnels, gestion de campagnes sur les réseaux sociaux. Dans le cloud d’Alibaba, des salariés décrivent des réductions d’équipes liées à l’implémentation d’outils d’IA capables de gérer une partie du support, de générer du code ou d’automatiser la prospection, avec une stratégie de départs naturels plutôt qu’un couperet unique.
La plateforme Wukong, proposée aux entreprises, promet déjà d’automatiser des fonctions entières comme les ventes en ligne, le livestreaming commercial ou certaines tâches de développement logiciel, en conditionnant l’accès à ces gains de productivité à l’adoption de services cloud nationaux. Dans l’industrie du divertissement, des studios de microséries low cost testent des acteurs virtuels et des décors générés par IA pour réduire les coûts, ce qui fragilise une main‑d’œuvre créative déjà précaire.
Limiter la casse sociale
Pour ne pas revivre les secousses sociales des restructurations industrielles passées, Pékin combine règles du travail et régulation technologique : obligation de déclarer les licenciements collectifs au‑delà de 10 % des effectifs, décisions de justice contre des remplacements « tout IA » trop rapides, encadrement renforcé des algorithmes et des contenus générés.
Dans ses discours, le gouvernement met en avant la capacité de l’IA à créer de nouveaux métiers et insiste sur la formation et le changement de compétences (reskilling), avec des programmes publics visant à réorienter des travailleurs vers des postes de supervision, de maintenance ou de conception d’outils d’IA. Mais la montée en puissance de ces programmes reste plus lente que la diffusion des outils d’automatisation dans les entreprises, ce qui laisse un temps mort durant lequel une partie des travailleurs peu qualifiés ou des jeunes diplômés se retrouvent coincés entre deux modèles.
À moyen terme, la Chine se pose en laboratoire de ce compromis instable : pousser l’IA comme levier de compétitivité nationale tout en maîtrisant politiquement les perdants de la transition, par le droit, la statistique et une communication très encadrée.