Votre foot et notre football. La chronique de Douglas Kennedy

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond

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Peu importe que le reste du monde appelle ça le « foot ». Aux États-Unis, on n’appelle jamais ça « football », car ce sport n’a strictement aucun point commun avec ce qu’on considère ici comme le seul et unique sport digne de ce nom : le football américain. Le foot, c’est leur sport à eux… tout en finesse, interactions rapides et frustrations infinies (nous y reviendrons).
Notre « football », en revanche, a quelque chose du combat de gladiateurs. Il est aussi brutal et impitoyable que le darwinisme social à l’œuvre dans notre pays, ce qui en dit long sur notre psyché nationale (et, là aussi, nous y reviendrons). Voilà pourquoi, outre-Atlantique, votre football est connu sous le nom de « soccer ». Et il n’intéresse toujours qu’une minorité.
Cette semaine, pourtant, la Coupe du monde est sur le point de démarrer aux États-Unis, et l’on s’inquiète légitimement de savoir si les stades seront pleins. En effet, bien des fans en Europe, en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie hésitent à faire le déplacement vu le prix exorbitant des billets et des hébergements (NBC News a calculé qu’acheter un seul billet pour un match et une nuit d’hôtel à New York coûterait la bagatelle de 2 000 dollars, soit environ 1 700 euros).
À cela s’ajoute la très mauvaise publicité liée aux arrestations et aux expulsions menées par l’ICE (la police de l’immigration), qui renforce la méfiance de nombreux étrangers quant à l’opportunité d’un voyage sur le sol américain, de crainte de devoir subir à leur arrivée un interrogatoire musclé de la part d’agents de l’immigration peu commodes (la manière forte étant la marque de fabrique de Trump et de ses sbires).
Mais il y a une autre raison pour laquelle la Coupe du monde ne passionne pas les foules aux États-Unis. Le soccer y est largement perçu soit comme une obsession latino, soit comme un sport d’Européens réservé à une élite intellectuelle. De fait, sachant que 18,9 % de la population américaine est aujourd’hui d’origine hispanique – la grande majorité venant d’Amérique latine –, le foot reste pour ces communautés un puissant ciment identitaire et un lien avec leurs racines.
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Pour avoir été scolarisé, enfant de la classe moyenne, dans une école privée très select de Manhattan (puis dans une université tout aussi select de la Nouvelle-Angleterre), j’ai pu constater de longue date à quel point le soccer était associé chez nous à une certaine caste aristocratique.
Je crois aussi que, pour la plupart de mes compatriotes (et surtout pour les téléspectateurs), le concept d’un sport dont l’action se déroule sur deux mi-temps continues de quarante-cinq minutes manque de ce rythme entrecoupé, fait d’une alternance de pauses et de reprises, qui caractérise le football américain. Le fait que le nombre de buts soit généralement assez faible est aussi un handicap pour le goût des Américains, friands de gros scores et de chiffres spectaculaires.
Par ailleurs, aux États-Unis, on aime avant tout les vainqueurs. Or, si l’équipe de foot féminine nationale a remporté la Coupe du monde en 2019, l’équipe masculine n’a jamais réussi à briller sur la scène internationale (la dernière fois qu’elle s’est qualifiée pour les huitièmes de finale remonte à 2014). Une victoire cette année relèverait purement et simplement du miracle, du genre de ceux qu’on attribue à Notre-Dame de Lourdes.
Pour toutes ces raisons, il y a peu de chances que l’Amérique profonde se passionne pour les matchs de cet été. Et j’en ajouterai encore une dernière : comme mentionné plus haut, le football américain est à bien des égards le reflet de notre psyché nationale. Il y a au moins deux escouades de onze joueurs par équipe, tous plus grands, baraqués et féroces les uns que les autres. Lorsqu’une équipe joue en attaque, l’autre est en défense. L’objectif est de faire progresser le ballon sur le terrain et de finir par franchir la ligne adverse.
L’équipe attaquante dispose de quatre tentatives pour avancer d’au moins 10 yards (environ 9 mètres). Si elle y parvient, elle garde le ballon et peut continuer : quatre nouvelles tentatives pour remonter le terrain, que ce soit en courant avec le ballon ou en faisant des passes à la main. L’équipe défensive, quant à elle, doit stopper cette avancée en plaquant au sol le porteur du ballon. Si la défense parvient à contenir l’attaque, le ballon est dégagé au pied (ce qu’on appelle un « punt ») et les rôles s’inversent.
C’est là un résumé à gros traits d’un sport qui est en réalité truffé de règles et de stratégies. Mais ce qui m’a toujours frappé comme étant profondément américain dans notre version du football, c’est à quel point sa structure s’apparente à celle d’une entreprise. L’entraîneur principal est le PDG de l’organisation. Il est entouré d’une équipe de conseillers qui sont en fait ses adjoints : le coordinateur offensif, le coordinateur défensif, etc. Le joueur clé, c’est le quarterback, la figure de proue du management sur le terrain, chargé de mettre en œuvre toutes les actions et stratégies qui ont été planifiées par l’entraîneur et ses cadres.
Et le but du quarterback et de ses joueurs est d’écraser l’adversaire afin de marquer, marquer, marquer encore et encore. Bien qu’un match dure officiellement une heure, le temps réel est généralement trois fois plus long, car les actions sont courtes, les joueurs projetés au sol à la moindre tentative de progression et les blessures fréquentes. Plus révélateur encore, chaque camp manœuvre de manière impitoyable. L’adversaire doit être frappé durement, mis à terre, piétiné.
Pas étonnant que le football américain soit souvent perçu comme une métaphore du capitalisme dans ce qu’il a de plus extrême. Chaque joueur, chaque entraîneur est un rouage de cette machine qui ne pense qu’à avancer sur le terrain pour vaincre à tout prix.
Le football américain compte des millions de fans. Je dirais même que, après l’argent, c’est la deuxième religion laïque la plus importante du pays. Les chrétiens évangéliques y voient toutes sortes de parallèles brutaux avec l’Ancien Testament. Un Texan m’a dit un jour que Dieu et le football étaient dans son État les deux principales préoccupations des gens, et que s’il aimait le baseball (notre autre sport national), il trouvait ça trop lent et trop mou en comparaison.
Les écrivains américains, en revanche, adorent le baseball. Philip Roth, Paul Auster, Don DeLillo, Bernard Malamud ont tous adopté ce sport pour son côté élégiaque et le fait que, bien qu’il se joue en équipe, il soit profondément individuel. Au moment de passer « à la batte » pour tenter de frapper la balle projetée par le lanceur, avec l’espoir de franchir ensuite en courant les trois bases avant d’atteindre le marbre pour marquer un point, le joueur est seul face aux forces adverses.
Le lanceur, lui, est déterminé à l’éliminer. Les joueurs de baseball ont tous des statistiques en fonction de leurs résultats. Un grand joueur, un vrai champion, entre dans la légende s’il affiche une moyenne de 0,350… c’est-à-dire si, une fois sur trois, il parvient à frapper la balle sans être éliminé.
Je comprends que les romanciers américains aiment le baseball : le défi consiste à réussir un contact tout en acceptant le fait qu’on rate le plus souvent. En ce sens, c’est un sport où le triomphe est rare (et constitue un véritable moment de grâce), au milieu d’innombrables échecs et ratages. On pourrait en tirer une leçon de vie : vous allez souvent échouer, mais il faut persévérer vaille que vaille.
En comparaison, le football américain parle peut-être à notre côté belliqueux avec cette volonté de terrasser l’adversaire. Mais le baseball rappelle à tout un chacun qu’en Amérique les échecs sont fréquents. Si nous voulons croire que nous sommes un pays de vainqueurs, la vérité – comme nous le montre un match de baseball – est tout autre.
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