OPINION. « En 2027, quelle sera la bande-son de la présidentielle ? », par Gaspard Gantzer

Gaspard Gantzer, en avril 2025.
Sébastien Toubon/Agence 1827

Gaspard Gantzer, en avril 2025.
Sébastien Toubon/Agence 1827
Gênes, 26 mai 2025. Une femme entre à la mairie, son fils dans les bras. La foule qui l’escorte chante Bella Ciao, hymne antifasciste, sur les quatre kilomètres qui séparent son QG de campagne de la via Garibaldi. Silvia Salis vient d’arracher la ville à la droite dès le premier tour, et devient l’une des figures qui inquiète le plus Giorgia Meloni [présidente du conseil italien, NDLR]
La chanson que l’on entend ce soir-là n’a pas été choisie par un directeur artistique, mais est sortie toute seule des gorges d’une Italie qui se veut résistante et antifasciste. C’est peut-être la seule chose vraiment intéressante en politique : la force d’action et d’unité qui sort comme un cri de l’âme.
La musique dit ce que les sondages ratent : l’humeur profonde, la température du pays, ce que les gens ressentent quand personne ne les regarde. Plus encore, depuis l’invention de la radio, elle nous accompagne dans chaque instant de notre vie. Elle est incontournable. Les campagnes ont des mots parfois inaudibles, des affiches sommaires qui résonnent en banalités, des gestes repris sur les réseaux sociaux pour leurs ressorts comiques. Elles ont aussi des mélodies, qui parlent bien plus aux gens que n’importe quel message de campagne.
Rendez-vous à Anfield, mêlez-vous aux supporters de Liverpool. You’ll Never Walk Alone n’est pas un hymne de club, non, c’est un contrat social comprimé en trois minutes. Les supporters expriment leurs valeurs, leur cohésion, leur résistance face aux aléas parfois dramatiques de la vie en une seule chanson, connue et chantée par toutes et tous avant un match, comme pour dire au monde qu’ici, personne ne sera jamais vraiment seul face à l’adversité.
De fait, les victoires électorales comme les campagnes s’accompagnent toujours d’une bande-son qui donne le ton, en traduisant en quelques notes les intentions primaires des candidats. Clinton entre en campagne en 1992 sur Don’t Stop, de Fleetwood Mac. Mélenchon mobilise avec On lâche rien, du groupe HK et Les Saltimbanks, qui se veut être un hymne du prolétariat. Chirac, en 1981, avait son jingle, beau mais incompréhensible, Mitterrand son hymne kitsch ; et c’est ce dernier qui gagne. Faudel grimpe sur scène à la victoire de Sarkozy en 2007 dans un moment de malaise encore palpable.
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Ce n’est jamais la chanson qui fait l’élection ; c’est pourtant toujours la chanson qui dit, après coup, à quelle époque on a voté. Quelques audacieuses et joyeuses victoires ont aussi leur BO : c’est le cas de la campagne du No de 1988 au Chili et de son album associé Chile, la alegría ya viene, marquant autant son auditoire que son heureuse campagne.
Difficile à dire. La France version 2026 n’a rarement été aussi divisée ; plus de chanson culte non plus, car plus de radio de masse. Elle a des streams. Des playlists d’individus. Les artistes les plus streamés en France, l’année passée, sont Jul, Damso ou encore Ninho, la où les Victoires de la musique récompensent Pierre Garnier, Gims ou Zaho de Sagazan. Les Flammes [qui récompense les acteurs des musiques rap et R’n’B, NDLR], quant à elles, mettent à l’honneur Shay, SCH ou SDM, là où les Foudres [consacrées à la musique metal, NDLR] donnent Gojira et Landmvrks comme grands gagnants.
Bilan des courses ? Un tableau bien disparate. La chanson française est coincée entre le muséum et le branding, entre une Clara Luciani, qui redonne du sang neuf au son de Sanson et Zaho de Sagazan, qui parle aux bobos des villes mais laissent bien des publics de côté par son côté « gentille dame ». Un rap fragmenté en sous-cultures quasi étanches, tradition revenant normalement au metal et ses branches divisibles à l’infini et dont les nouveaux artistes ne parlent malheureusement à pas grand monde dans l’Hexagone.
Quand l’urgence est arrivée − les législatives de juin 2024, avec l’extrême droite aux portes du pouvoir −, les poids lourds de la musique urbaine, Ninho, Jul, ou Gims, qui jouissent de millions d’abonnés chacun, ont gardé le silence, puisque le genre est dépolitisé voire adhère fidèlement aux valeurs du capitalisme libéral.
Alors que chanter, que scander dans les manifs, qui traduit l’époque ? Ceux qui se sont mobilisés dans No Pasarán ont repris, quarante ans après, la punchline de Bérurier Noir : La jeunesse emmerde le Front national. Une formule intacte pour une époque révolue, car un pays qui emprunte ses hymnes à ses grands-parents n’a pas encore trouvé ce qu’il veut dire. De fait, trois scénarios sont possibles pour 2027, qui disent trois choses différentes de la France.
La première France est en colère, de celle qui ronge. Depuis les Gilets jaunes, On est là, scandé dans les cortèges dit moins un projet qu’un refus. Cette France-là vote pour ce qui l’incarne le mieux, pas pour ce qui lui ressemble le plus. Ainsi, pas d’hymne punk au rendez-vous, ni de chanson française traditionnelle, ni de musique IA… Car ce que chante l’un peut vexer l’autre. Le RN l’a compris : il ne produit pas de chanson. Il laisse le silence parler, car le silence d’une France épuisée de ne pas être entendue est déjà un hymne en soi.
La deuxième France est nostalgique, rêve d’une France des mythes, de l’âge d’or. Elle voudrait Brel, Barbara, quelque chose qui ressemble à une identité commune. La tentation est grande pour un candidat d’en jouer, souhaitant unifier les générations dans un titre qui n’a pas pris une ride. Ici, les candidats pourraient capitaliser sur Ma plus belle histoire d’amour de Barbara, en clamant leur amour de la France et de leur électorat, en visant large, sans risque. La nostalgie a toujours l’air d’un programme, mais elle n’en est jamais vraiment un ; les graines poussent dans de la terre de bonne qualité mais ce n’est que sur les branches de l’arbre que l’on peut cueillir des fruits.
La troisième France attend quelque chose qui n’existe pas encore. Une voix qui n’a pas encore été récupérée, une chanson qui n’a pas encore été écrite pour la politique mais qui, un soir de meeting, fera le tour du pays en trente secondes de vidéo. La viralité précède les réseaux sociaux, et c’est comme ça que l’on sait que ça marche vraiment. Personne ne l’a commandé, mais d’un coup tout le monde la reconnaît.
Prenons l’exemple de Sugar Man en Afrique du Sud : l’artiste, pourtant totalement inconnu, voit sa chanson arriver aux sommets des charts anti-apartheids, sa chanson est reprise par tout un peuple opprimé, alors que Sixto Rodriguez, redevenu maçon, restait sur un flop dramatique aux États-Unis. D’un coup d’un seul, pourtant, sa chanson devient le carburant d’une révolution historique dans un pays dans lequel il n’a jamais mis les pieds.
Nous pouvons ici penser aux textes poétiques de Feu! Chatterton comme leur titre Mille Vagues, qui appelle quelque part à l’abnégation et au combat, ou encore Côte Concorde, appelant à la résistance, tout en s’ancrant dans la tradition de la musique française.
Alors, croyons à l’adage : le hasard peut encore bien faire les choses. La musique à de ce quelque chose qui échappe au calcul des communicants, flirte avec la réalité palpable. Parfois une chanson émerge, et d’un coup, elle devient un hymne. Qui sait, peut-être l’absurdie d’Angine de Poitrine [duo de rock expérimental québécois, NDLR] viendra contaminer nos élections de leur folie microtonale ou qu’une des musique produites par IA – parmi les 75 000 titres sortis par jour sur Deezer – viendra questionner notre sens du goût.
Ainsi, la vraie question de 2027 ne sera pas : quel candidat a la meilleure bande-son ? Ce sera : est-ce qu’il existe encore quelque chose que les Français chantent ensemble ? Si la réponse est non, ce sera, en soi, un résultat électoral.