L’ancien ministre et homme de lettres a lu et aimé le nouveau livre du grand journaliste, en qui il voit « une encyclopédie vivante de la Ve République ».
On a découvert Alain Duhamel, sous de Gaulle et Pompidou, avec sa frange noire de premier communiant. Le voici en vieux briscard grisonnant. Mais l’allure ne fait rien à l’affaire. Soixante ans ont passé sans rien émousser de sa lucidité d’entomologiste au verbe ciselé, dupe de rien, captant les failles, expert en décryptage des pantomimes, voire des duplicités.
Combien sont-ils, ces politiques qui ont défilé devant lui, depuis « À armes égales » en 1970, sur le qui-vive ? Ils arrivaient dans leurs petits souliers, finissaient par se détendre et, paf, tombaient sur la question qui tue. On s’instruisait, certes, mais le spectacle était tout bêtement jouissif.
Certaines sentences, jaillies du dialogue, sont même ancrées dans nos mémoires : le « bilan globalement positif », « le monopole du cœur », « l’homme du passé / l’homme du passif », « lui, c’est lui, et moi, c’est moi », « pas seulement quand je me rase »… Alain Duhamel a accompagné notre roman national, déroulant finalement une encyclopédie vivante de la Ve République.
Du pur La Bruyère
Ce panorama global, s’étalant sur une longue durée, tente de résister à l’évidence d’un délitement : la scène politique, surpeuplée et énervée, s’est détraquée. Les grands mâles dominants ont quitté la meute. Même les lignes de partage classiques (gauche/droite) sont sinueuses et provisoires. Quant aux digues de naguère, du genre « front républicain », elles ont pris l’eau.
Le petit écran domestique ayant disparu au profit des réseaux sociaux, on textote tous azimuts, puis on passe à autre chose. Nous voici plongés dans une profusion bavarde mais aphasique, déconnectée, consommable à court terme. De même, les relations entre journalistes et personnel politique, tissées patiemment, nourries de confidences et de promiscuité sans compromission, fondées sur une complicité intellectuelle, se sont dégradées.
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Alain Duhamel, dans ce dernier recueil, toujours tonique, essaie de discerner les meilleurs premiers rôles.
« Il n’y a plus de off », se désole Alain Duhamel : la vérité, toujours complexe et plus ou moins avouable, a été remplacée par d’épais copeaux de langue de bois, dispersés à tout-va. Et une consternante inculture s’est répandue sans vergogne chez quelques débutants braillards. Bien conscient de tout cela, mais résistant à la nostalgie et se méfiant de l’idéalisation du passé, Alain Duhamel, dans ce dernier recueil, toujours tonique, essaie de discerner les meilleurs premiers rôles. Anciens ou modernes, il les saisit avec une acuité digne d’un moraliste classique. Un ton rapide et mordant, du pur La Bruyère.
Une diversité bigarrée des êtres et des temps
On retrouve le ton enlevé et éclairant des Politiques dès les premiers mots d’un portrait : « François Bayrou ne fait jamais rien comme les autres. Il choisit son destin et s’y tient, orgueilleux, opiniâtre, inflexible, tantôt à son avantage, tantôt à ses dépens. » Le chroniqueur n’est plus ici un simple reporter habile ou un échotier à la recherche du bon mot. Il devient mémorialiste et exégète, jamais malveillant, critiquant sans censurer, moins intéressé par les travers de telle ou telle personnalité que par la façon dont elle s’insère, avec ses talents et ses manques, dans le grand théâtre de l’histoire.
Voilà pourquoi ces Portraits et croquis constituent une unité, malgré une distorsion chronologique. Classés par ordre alphabétique, ils paraissent à première vue hétéroclites et disparates, faisant se côtoyer les figures tutélaires de naguère (Raymond Barre, Michel Debré, Jean-Marie Le Pen, Michel Rocard et alii) et les protagonistes qui se tiennent actuellement en équilibre instable dans le haut du yo-yo sondagier (Xavier Bertrand, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, François Ruffin, Laurent Wauquiez, entre autres), sans compter les novices aux dents longues et à l’appétit vorace.
Mais c’est précisément cette diversité bigarrée des êtres et des temps qui donne toute sa force à cet ouvrage. Elle assemble un condensé d’humanité, mémoire et miroir. Toutes ces individualités sont les pièces inégales du grand puzzle de notre destinée partagée, ni magnifiée ni déconsidérée. Rien de ce qui est humain n’est étranger à Alain Duhamel. Comme disait Céline : « Là-dedans, c’est nous. »
Les Politiques – Portraits et croquis, Éditions de l’Observatoire, 304 pages, 23 euros.