François Ruffin : « Je suis légitime pour représenter la gauche »
Esther Degbe

Élu de Picardie, François Ruffin se lance dans un tour de France, avec l’envie d’être candidat en 2027.
LTD/Raphael Lafargue/ABACAP pour La Tribune Dimanche
Esther Degbe

Élu de Picardie, François Ruffin se lance dans un tour de France, avec l’envie d’être candidat en 2027.
LTD/Raphael Lafargue/ABACAP pour La Tribune Dimanche
Pour lui, c'est le moment. François Ruffin avait tout prévu. Il tiendrait un meeting à Montreuil au lendemain de la condamnation de Marine Le Pen puis entamerait un tour de France. Jusqu'ici, tout va bien. Ce mardi 1 er avril, dans cette ville de la banlieue est de Paris très ancrée à gauche, un millier de personnes sont venues l'écouter, un début. Demain, il sera en Loire-Atlantique avant d'embarquer pour la Martinique puis la Guadeloupe.
Une manière d'« aller voir le cœur du réacteur », selon ses mots, avec un slogan, « Notre France », et deux mantras, protéger et partager. Cela fait désormais neuf mois que celui qui s'est longtemps présenté comme « député reporter » a rompu avec Jean-Luc Mélenchon, comme l'ont fait avec lui Clémentine Autain, Alexis Corbière, Raquel Garrido...
L'élu picard siège désormais au sein du groupe écologiste à l'Assemblée nationale et parle régulièrement à Olivier Faure et à Marine Tondelier. L'envie d'être candidat, il l'assume de plus en plus, comme il le fait auprès de La Tribune Dimanche, qui l'a rencontré jeudi à Paris.
Mais cela suffira-t‑il à cet électron libre de la gauche pour concourir au mandat suprême ? Son parti, Picardie debout, reste microscopique, il n'y a pas encore de ruffinistes à proprement parler et les candidats potentiels à gauche sont très nombreux. Pourra-t‑il aussi concurrencer Jean-Luc Mélenchon ? Saura-t‑il rassembler une gauche plus modérée ? La marche est immensissime, le chemin plus qu'incertain, mais, à 49 ans et à deux ans de l'élection présidentielle, il se lance, sans savoir réellement où le mènera ce pari fou.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Que pensez-vous des réactions du RN et d'une partie de la classe politique à la condamnation de Marine Le Pen ? Diriez-vous qu'il y a une trumpisation à la française ?
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

FRANÇOIS RUFFIN — Pour rappel, quand même : Marine Le Pen n'est pas victime, elle est coupable. Coupable d'avoir délivré des emplois fictifs à toute sa petite famille, à sa sœur, sa belle-sœur, son compagnon, son chauffeur, le majordome de son père... à 10 000 euros par mois, des salaires pas fictifs ! Et je ne voudrais pas qu'on oublie Jordan Bardella : il est jusqu'ici passé entre les mailles du filet judiciaire mais, pendant quatre mois, lui aussi a bénéficié d'un emploi fictif au Parlement européen. Pour échapper à la justice, il a trafiqué ses agendas. Ça n'apparaît pas, pour l'instant, dans le débat public.
Ce discours « antijuges » va jusqu'à LFI...
Pour moi, la position de Jean-Luc Mélenchon est un mystère. Il y a une dizaine d'années, nous participions, à son appel, à une manifestation « coup de balai » en pleine affaire Cahuzac. C'était un temps où l'exemplarité, la probité étaient au cœur de notre discours, pour ramener à nous les déçus, les dégoûtés, les abstentionnistes. Depuis, c'est comme si les politiques, et peut-être les citoyens aussi, s'étaient accoutumés à la corruption.
Que traduisent les soutiens de Vladimir Poutine, Donald Trump, Elon Musk et Viktor Orbán à Marine Le Pen ?
C'est comme un révélateur, que dans l'heure après son jugement surgissent ces soutiens ! Pas seulement parce qu'il s'agit d'une internationale réactionnaire, d'adversaires de la démocratie, mais aussi parce que ce sont des adversaires de notre pays. Mais la société française dispose encore d'anticorps : une nette majorité de nos concitoyens estime normal que Marine Le Pen soit condamnée, qu'elle soit inéligible. Donc la partie pour le droit, pour la démocratie, pour la justice est loin d'être perdue.
Comment répliquer à l'offensive de Donald Trump sur les droits de douane ?
Quel est le symbole de l'Amérique de Donald Trump et d'Elon Musk ? C'est la Tesla ! S'il s'agit de riposter symboliquement, ce serait bien sûr là-dessus : plus une Tesla vendue sur le continent. Maintenant, répliquer pour de bon à Washington, c'est moins sur les biens que sur les services, sur le numérique, sur les Gafam. Et sur les capitaux, surtout : empêcher leurs fonds de dépecer nos fleurons. Ces dix dernières années, plus de 1 500 entreprises françaises sont passées sous pavillon américain, dont des fleurons : Alstom Énergie, Technip, Latécoère, le Doliprane, etc. Avec l'accord, voire la complicité, de nos dirigeants. Nous devons nous protéger de l'Ouest sur les capitaux, de l'Est sur le travail.
La présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, parle justement d'un « protectionnisme de rétorsion ».
Ils sont nuls, pathétiques. Nous vivons, en Europe, un suicide industriel depuis quarante ans. Avec à la clé un désastre pour notre souveraineté : nous sommes à poil, sans masques, lors d'une crise sanitaire, nous sommes sans munitions, lors d'une guerre. Avec un désastre, aussi, pour la démocratie : avec des millions d'emplois ouvriers détruits, avec des classes populaires déstabilisées, le lien est évident avec la montée de l'extrême droite en France et ailleurs. Et que prévoit aujourd'hui Ursula von der Leyen ? Taxer les bidets ! Véridique ! Les bidets ! Mais aussi les chewing-gums, les combinaisons de ski, la viande de renne... Est-ce qu'on prépare la renaissance d'une industrie du bidet en France ? Non ! Tout ça n'a aucun sens.
Et à un moment où la sidérurgie se fait dévaster par l'acier chinois ou indien, avec le laisser-faire européen, la passivité du gouvernement français. Si nous n'agissons pas, dans cinq ans nous n'avons plus d'acier... et on ose nous parler de « souveraineté » ! L'erreur, c'est qu'il ne nous faut pas un « protectionnisme de rétorsion », mais « un protectionnisme de construction ». Nous devons identifier cent produits stratégiques et sur lesquels nous voulons retrouver notre autonomie : les aliments ? Les composants ? Les médicaments ? Il faut lier une politique industrielle et une politique commerciale. Sinon, c'est l'échec permanent assuré.
Vous avez démarré mardi un tour de France. Pourquoi cette tournée ?
Pour redonner « l'envie d'avoir envie », comme le chantait Johnny ! Je ressens, à gauche, depuis des mois, de l'apathie, de l'inertie. On demande juste à un copain « comment ça va ? », il fait la liste de tout ce qui ne va pas. J'espère servir de thérapie ! Nous étions plus de mille à Montreuil le 1er avril, dans un moment froid, dur, sans échéance électorale. Une force est là, latente, présente, qui n'attend qu'à être cristallisée. Ce à quoi je vais m'atteler avec mes amis. Ça me rappelle le 9 juin : le soir de la dissolution, Bardella préparait déjà ses cartons pour Matignon, et c'était la déprime. Nos partis étaient séparés, divisés. Et puis nous avons dit : « Front populaire », « Soyez unis, arrêtez vos conneries », et des centaines de milliers de volontaires ont surgi. Nous avons fait l'unité en quatre jours, nous avons mené campagne en un mois... Là, nous avons deux ans.
Une candidature unique à gauche semble aujourd'hui illusoire.
Au vu des enjeux, une candidature commune ne relève pas du souhait mais de la nécessité.
Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, plaide pour la construction d'une plateforme commune hors LFI qui irait de Raphaël Glucksmann à vous. Ça vous parle ?
Je ne suis pas garde-frontière, donc je ne trace pas de limite. La porte est ouverte. Après, les forces choisissent de rejoindre ou non, de s'autoexclure ou non. Mais bien sûr, Olivier Faure fait partie de ceux qui tracent un chemin du commun.
L'envie d'être candidat à l'élection présidentielle est-elle présente chez vous ?
Oui, je suis déterminé. Ça fait vingt-cinq ans que j'écoute la France, que je la parcours en tous sens. Je peux dire au pays : « Je vous ai compris ! » Aussi, j'ai battu trois fois le RN chez moi après des élections nationales où il était sorti en tête. Donc, oui, ça me donne une légitimité pour représenter la gauche à l'élection présidentielle.
Comment qualifieriez-vous aujourd'hui Jean-Luc Mélenchon ?
C'est à nous de faire mieux. Si nous faisons mieux, la question ne me sera plus posée.
Comment vous sentez-vous depuis que vous avez rompu avec LFI ? Plus libre ou plus isolé ?
Libéré, délivré... Je regrette qu'ils aient mené une si belle force dans l'impasse, mais ce n'est plus mon affaire. Je construis avec des députés communistes, socialistes, écologistes, Insoumis « insoumis ». Je construis, surtout, avec des sans-carte et des sans-parti, des sympas sympathisants, qui aspirent pour leur pays à un autre destin.
D'où vous vient votre nouveau slogan « Notre France » ?
Ce n'est pas d'une originalité folle... En fait, c'était le titre provisoire de notre dernier film, avec Gilles Perret, finalement intitulé Au -boulot ! Je voyais notre pays divisé, fracturé, et avec des forces politiques qui le déchirent. Je voulais que notre documentaire montre une France qui se rassemble, ou au moins qui se parle : des ultra-riches jusqu'aux modestes, des travailleurs qui partagent difficultés et fiertés, au-delà des origines ou des religions. Qu'on fasse du commun. Finalement, je reprends ce projet cinématographique comme projet politique.
Vous appelez à faire « la révolution et la fête ». Comment faire de la politique joyeuse dans un monde déprimant ?
Mais justement ! Dans son livre Histoire d'un Allemand, Sebastian Haffner raconte que son pays a basculé dans le nazisme non pas par la volonté de quelques-uns mais parce que les Allemands « ont sombré par millions dans la dépression ». L'antidote, c'est la joie et l'espérance. À la même époque, d'ailleurs, les Français occupaient leurs usines au son de l'accordéon. Aux États-Unis, le président Roosevelt envoyait des chanteurs, des acteurs, des peintres à travers les États-Unis, « parce qu'une nation, disait-il, se redresse aussi par son âme ». J'en appelle aux artistes, d'ailleurs. Est-ce que le grand match en cours on va le remporter ? Je l'ignore. Mais nous allons le mener.
Et vous, vous êtes joyeux ou déprimé ?
À lire également
Je suis combatif. Quand, depuis vingt-cinq ans, vous êtes solidaire des ouvriers de -Picardie contre des multinationales, c'est David contre Goliath. Quand, avec Merci patron !, vous défendez une famille du Nord, qui a perdu son boulot et sa maison, face à Bernard Arnault, c'est David contre Goliath. Quand vous partez aux élections législatives, en 2017, face à un RN installé chez moi, c'est David contre Goliath. Quand le premier flic de France vous espionnait, sur ordre de la première fortune de France, et que vous le faites condamner, c'est David contre Goliath. Eh bien, nous avons deux ans pour que les David du pays l'emportent contre tous les Goliath ! Et moi, je suis heureux d'être un outsider.
Esther Degbe