Jean-Marie Le Pen, mort du diable de la République

Jean-Marie Le Pen est mort à l'âge de 96 ans, a annoncé sa famille le 7 janvier 2025.
LTD/JOEL SAGET/AFP

Jean-Marie Le Pen est mort à l'âge de 96 ans, a annoncé sa famille le 7 janvier 2025.
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Difficile de trouver une mode sans créateur. Doit-on celle du populiste grimé en boxeur à Jean-Marie Le Pen ? Dans les années 1980, le cofondateur du Front national s'extasie devant la figure du président Reagan et se prend pour Stallone. On trouve facilement des archives de lui ganté, tel Rocky, rudoyant un sac de frappe. L'exercice ne le prépare nullement à diriger la France, même s'il a pu le croire.
Assez vite, le bateleur d'extrême droite s'est enfermé dans son propre ring. Marine Le Pen l'en a expulsé de force. La mort est venue des années plus tard pour son père, décédé ce mardi 7 janvier à Garches, dans les Hauts-de-Seine, à l'âge de 96 ans. Le clou d'une vie copieuse, romanesque, stimulée par l'appétit pour trois choses : le pugilat, le scandale et la domination de son clan. Quitte à l'engluer dans les marges de l'infréquentable.

La carrière politique de Jean-Marie Le Pen a été façonnée par ce genre de paradoxe. Dernier parlementaire vivant de la IVe République, le Breton a fait planer son ombre jusqu'au bout. Il a été l'un des principaux prévenus dans le procès des assistants parlementaires européens du FN, plaidé cet automne sans lui en raison de sa santé dégradée. Ce sont d'ailleurs des élections européennes, celles de 1984, qui ont permis au leader frontiste d'engranger son premier succès national. « LE CHOC », titre Libération quand la liste Le Pen franchit la barre des 10%. Dès lors, la courbe ne fait que grimper. Le reflux de la présidentielle de 2007 a été l'exception. La stratégie de Marine Le Pen, qui a succédé au père en 2011, est pour beaucoup dans l'élargissement de son électorat. Sans le socle, y serait-elle parvenue ?

Le legs du « Menhir » - surnom que l'on doit à son ami Serge de Beketch, ex-rédacteur en chef de Minute - se situe là. Sa « marque » FN, comme il l'appelait, a été la plus infamante de la Ve République. Elle est aussi l'une des plus considérables. Combien de personnes n'ayant jamais exercé la moindre responsabilité au sein de l'État ont bouleversé, autant que les Le Pen, les mœurs politiques et les comportements électoraux ? « Notre meilleur atout et notre pire boulet », résume la jeune garde du Rassemblement national quand on la questionne sur l'héritage Jean-Marie. Si le RN est aux portes du pouvoir, c'est grâce à l'infusion de ses « fondamentaux » dans la conscience collective des Français : préférence nationale, rejet de l'immigration et du multiculturalisme. S'il continue de rater la dernière marche, c'est à cause des traces laissées par les « provocations » à caractère raciste, homophobe et antisémite d'un chef écrasant.

Pensées et assénées délibérément, ces saillies sont autant de fils reliant le mouvement à son ADN, pot-pourri de toutes les tendances de l'extrême droite - maurrassienne, nationaliste-révolutionnaire ou active dans la collaboration avec l'Allemagne nazie. Marine Le Pen a tenté de couper ce cordon ombilical. Au printemps 2015, lorsqu'il réitère - sur BFMTV puis dans le torchon pétainiste Rivarol - que les chambres à gaz sont un « point de détail de l'histoire » de la Seconde Guerre mondiale, la cadette excommunie son père. Leur rupture, brutale, a fini dans les tribunaux. Il y a encore un an, c'est Jordan Bardella, le premier président du parti à la flamme à ne pas porter le nom Le Pen, qui a trébuché sur le degré d'antisémitisme du patriarche.
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Celui-ci a eu beau regretter le moment originel du « détail », en septembre 1987 au micro de RTL, il ne s'en est jamais excusé. Ce refus de céder le moindre pouce à ses contradicteurs vient de loin. Né le 20 juin 1928 à La Trinité-sur-Mer, Jean Le Pen (il se donnera le prénom Jean-Marie bien plus tard) est un enfant unique turbulent. Il ne souffre d'aucun caporalisme - son père le couve, sa mère se donne à Dieu - mais va connaître l'autorité chez les jésuites, au collège. Avec la Légion étrangère, c'est la seule institution où il revendique, dans l'épaisse biographie* que lui ont consacré les journalistes Philippe Cohen et Pierre Péan, de s'être laissé diriger. L'homme aime brandir ses galons, comme le fait d'être pupille de la nation. Son père, mobilisé lors de la débâcle de 1940 puis revenu à son métier de marin-pêcheur, est mort en sautant sur une mine.

Il y a aussi son expérience de parachutiste dans les guerres de décolonisation. Celle d'Indochine, Jean-Marie Le Pen ne l'a vécue qu'après la chute de Diên Biên Phu. Celle d'Algérie, il y combat en tant que député poujadiste - son premier mandat parlementaire, décroché à 27 ans aux législatives de 1956 - et sera vite accusé d'y avoir pratiqué des actes de torture. La question reste nimbée d'une part de mystère. À Paris, le jeune ambitieux s'est créé des fidélités et un bagout, notamment durant ses années aux manettes de la « Corpo » de droit à Assas. Il s'est vite engagé en politique, paré de boussoles idéologiques assez simples : anticommunisme et défense de l'Empire français.
Les classes de Jean-Marie Le Pen auprès du populiste Pierre Poujade sont de courte durée. Leurs relations sont exécrables. Le goût de la bagarre, là encore. Il se rattache aux indépendants du CNIP tout en s'impliquant dans les milieux pro-Algérie française. À ses yeux, le général de Gaulle est un imposteur qui brade une terre dans laquelle le Morbihannais n'a pas le début d'un ancrage familial. L'exaltation de la puissance impériale lui suffit. Elle le pousse à frayer avec l'OAS sans jamais participer (jusqu'à preuve du contraire) à des actions illégales. Jean-Marie Le Pen a-t-il tenté, comme il le prétendra des décennies après, de faire évader le cerveau derrière l'attentat du Petit-Clamart, Jean Bastien-Thiry ? Dans la vie du Menhir, réalité et autofiction se sont beaucoup entrechoquées.
Son antigaullisme tranche, autre paradoxe, avec la lecture ultra-verticale de notre Constitution qu'il fera sienne à la tête du Front national. Avant d'y parvenir et de se présenter à une élection présidentielle, il vit celle de 1965 côté coulisses. Jean-Marie Le Pen est le directeur de campagne du premier candidat d'extrême droite de la Ve République : Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien Secrétaire général de l'Information sous Vichy devenu avocat des factieux de l'OAS. En parallèle, le grand blond au cache-oeil s'occupe de sa sulfureuse Société d'études et de relations publiques, la Serp, qui produit des disques de musique militaire... ou contenant des discours de personnalités allant de Lénine à Hitler, en passant par Pierre Laval.

La candidature Tixier se solde par un échec mais donne des billes à Jean-Marie Le Pen. Elle lui a apporté une surface, des réseaux, ainsi qu'une panoplie rhétorique - autoritarisme, logorrhée victimaire et dénonciation du « système » politique - dans laquelle il piochera pour toutes ses campagnes. Il en tire de premiers bénéfices au début des années 1970. Sous l'impulsion d'Ordre nouveau, mouvement d'inspiration néofasciste, la nébuleuse d'extrême droite cherche à unifier ses différents groupuscules, jusqu'aux plus radicaux. Alain Robert et François Duprat, deux des principaux cadres d'ON, appellent leur camp à délaisser l'activisme pur et dur afin de s'immiscer dans le jeu électoral.
En 1972, ils lancent le processus de création du FN et, après de longues tractations, convainquent Jean-Marie Le Pen d'en prendre la présidence. Le « diable de la République » est d'abord choisi pour ses talents de communicant. Il s'entoure de personnalités comme François Brigneau, ancien collaborationniste, journaliste vedette de Rivarol et Minute, et Pierre Bousquet, qui a combattu côté nazi dans la division Charlemagne.
Cette coterie fait ses débuts dans l'indifférence quasi générale. Jean-Marie Le Pen recueille 0,75% à la présidentielle de 1974 et n'obtient pas suffisamment de parrainages pour briguer celle de 1981. Deux éléments changent toutefois le cours de son existence. Il y a d'abord les 30 millions de francs et l'hôtel particulier du parc de Montretout, à Saint-Cloud, que lui lègue Hubert Lambert, héritier des cimentiers Lambert devenu proche du leader nationaliste et qui meurt d'une cirrhose en 1976.

L'héritage est contesté en justice mais les Le Pen précipitent leur installation dans le manoir lorsque leur appartement de la Villa Poirier, dans le XVe arrondissement de Paris, est soufflé par un attentat à la bombe dont les commanditaires n'ont jamais été identifiés. Jean-Marie, son épouse Pierrette et leurs trois filles, Marie-Caroline, Marine et Yann, deviennent châtelains. Cette demeure cossue devient le cœur nucléaire du frontisme, mêlant politique, mondanités et affaires privées à un point sans équivalent sur l'échiquier français. Au point de faire fuir Pierrette Le Pen et de provoquer un divorce d'une violence inouïe, qui défraie la chronique au mitan des années 1980.
L'héritage permet aussi à Jean-Marie Le Pen d'être un homme riche, urbain. L'hédonisme de ses « garden parties » et son mode de vie bohème tranchent avec ses prêches réactionnaires. Dispendieux quand ça lui profite, cet homme aux origines modestes se révèle plutôt pingre avec ses proches. Le butin Lambert devient la source d'autofinancement de son entreprise extrême-droitière. Elle prospère grâce à une stratégie diablement efficace qui tient en un slogan : « 1 million d'immigrés, c'est 1 million de chômeurs en trop. » Ce raisonnement est l'œuvre de l'ingénieux François Duprat. Il arrime la question migratoire, donc identitaire, à la question économique et sociale. La xénophobie devient ainsi plus allusive, moins frontale. C'est le second outil qui altère de façon majeure le parcours du patron du FN.

Sa percée télévisuelle, dopée par la caisse de résonance que lui apportent les mobilisations de SOS Racisme, achèvent d'enraciner Jean-Marie Le Pen dans le paysage. L'affaire du « détail » a révélé sa perméabilité aux thèses négationnistes et ruiné son éphémère stature de présidentiable ; elle ne l'a nullement empêché de consolider sa base. Ses frasques vulgaires (« Durafour crématoire », « Je vais te faire courir, moi, rouquin va ! Hein, pédé ! », etc) et les luttes internes grotesques de son mouvement en ont fait un paria. Ce statut, il l'a savouré davantage que son accession au second tour de la présidentielle de 2002 face à Jacques Chirac.

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Reste que le cofondateur du Front national a durablement ébranlé la droite traditionnelle. Il lui a contesté le monopole de l'autorité et, surtout, du combat contre ce qu'on appelle aujourd'hui « l'insécurité culturelle » face à la mondialisation et la poussée de l'islam. Nicolas Sarkozy a suspendu le processus en s'appuyant sur Patrick Buisson. L'ancien conseiller et ami de Jean-Marie Le Pen a permis au candidat UMP de siphonner l'électorat frontiste en 2007. Sauf qu'en rendant le lexique identitaire de la Nouvelle Droite plus admissible dans le débat public et en n'honorant pas ses propres engagements en matière régalienne, Nicolas Sarkozy a dynamisé le lepénisme. Marine a beau se défaire des oripeaux de Jean-Marie depuis des années, les thèses du père sont désormais monnaie courante, si ce n'est validées par certains événements. La cheffe du RN lui doit la fameuse maxime selon laquelle les Français préféreront toujours « l'original à la copie ». Leur différence, c'est que l'original n'a peut-être jamais voulu gouverner.