OPINION. « Enfance : la révolution ou le déclin », par Juliette Méadel, élue de Montrouge et ancienne ministre de la Ville

Juliette Méadel, élue de Montrouge et ancienne ministre de la Ville
LTD/TOM NICHOLSON - Tom Nicholson

Juliette Méadel, élue de Montrouge et ancienne ministre de la Ville
LTD/TOM NICHOLSON - Tom Nicholson
Alors que tout montre désormais que les premières années de la vie déterminent profondément l’avenir d’un individu — sa réussite scolaire, sa santé, son équilibre psychique, sa place dans la société — la France continue de traiter l’enfance comme une politique secondaire. Et pourtant, les alertes se multiplient. Scandales dans le périscolaire, violences sexuelles, maltraitances, crise de l’aide sociale à l’enfance, effondrement de la pédopsychiatrie : à intervalles toujours plus rapprochés, notre pays découvre ce qu’il refusait de voir. Derrière chaque affaire, une même question revient : quelle place accordons-nous réellement à nos enfants ?
Mercredi dernier, enfin, des annonces ont été faites. Le principe de précaution évoqué par le ministre de la Justice le 25 mai, comme le projet de loi sur la protection de l’enfance annoncé pour cet été, constituent des avancées utiles. Mais elles ne suffiront pas. Car le problème n’est pas seulement judiciaire, administratif ou institutionnel. Il est devenu profondément politique.
Deux urgences doivent désormais être affrontées : la crise de l’Aide sociale à l’enfance et celle de l’accueil périscolaire dans les écoles maternelles et élémentaires. Ces deux services publics ont un point commun : ils relèvent aujourd’hui des collectivités locales — les départements pour l’Aide sociale à l’enfance, les communes pour le périscolaire — et ils sont devenus, dans de trop nombreux cas, des angles morts de la protection de l’enfance.
C’est là que des enfants ont été victimes de violences, d’agressions sexuelles ou de maltraitances parfois criminelles, sans que les contrôles soient suffisants, sans que les alertes soient entendues, et trop souvent sans que les victimes bénéficient ensuite d’un véritable accompagnement psychologique, social ou judiciaire.
Du côté de l’Aide sociale à l’enfance, plus personne ne peut désormais prétendre ne pas savoir. Les rapports du Défenseur des droits, de l’Inspection générale des affaires sociales ou de la Cour des comptes décrivent tous la même réalité : celle d’un système à bout de souffle. Près de 400.000 enfants sont aujourd’hui suivis par la protection de l’enfance en France. La plupart y entrent après avoir déjà subi des violences, des négligences graves ou des traumatismes familiaux majeurs, dans certains départements, beaucoup ont eu des parcours migratoires traumatisants.
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Or, au lieu de trouver enfin la stabilité et la sécurité auxquelles ils ont droit, beaucoup connaissent une nouvelle forme d’abandon institutionnel. Faute de places et de moyens, certains enfants sont encore hébergés à l’hôtel, malgré les interdictions légales. D’autres sont déplacés de foyer en foyer, changent sans cesse de référents, perdent leurs repères et n’ont plus accès aux soins psychologiques ou psychiatriques dont ils auraient pourtant un besoin vital.
Cette pénurie touche toute la chaîne de protection : manque de pédopsychiatres, d’éducateurs spécialisés, de psychologues, de structures adaptées, mais aussi épuisement croissant des professionnels confrontés à des conditions de travail devenues intenables. Le plus grave est peut-être là. Car ces ruptures successives dans l’accompagnement éducatif, affectif et médical reproduisent précisément ce que ces enfants ont déjà connu dans leur histoire personnelle : l’instabilité, l’absence de continuité, la défaillance des adultes censés les protéger. Cette maltraitance institutionnelle finit parfois de les briser. Et lorsqu’ils deviennent victimes de nouvelles violences ou d’abus sexuels, ils sont souvent encore moins protégés et moins accompagnés que les autres enfants.
Du côté du périscolaire, les mêmes fragilités apparaissent. Les animateurs, de moins en moins nombreux, travaillent dans des conditions dégradées, avec des rémunérations faibles, une formation insuffisante et des collectivités locales souvent incapables d’investir durablement dans la qualité de l’encadrement. Le scandale révélé à Paris à l’automne dernier a brutalement mis cette réalité au jour. En 2025, quinze enquêtes judiciaires ont été ouvertes pour des faits de violences ou d’agressions sexuelles sur des enfants dans le cadre périscolaire. Depuis 2023, des dizaines d’animateurs ont été suspendus. À cette échelle, il ne s’agit plus de faits isolés : c’est un dysfonctionnement systémique. Le choc est immense pour les familles. Car lorsque l’école et le périscolaire cessent d’être des lieux de protection, c’est le lien de confiance lui-même entre les citoyens et les institutions qui se fissure.
Ce silence collectif face à ces drames révèle une vérité plus dérangeante encore : l’enfance n’est pas une priorité politique réelle. Nous nous indignons affaire après affaire, mais sans jamais reconstruire le système qui produit ces défaillances. L’enfant s’est perdu dans une organisation publique devenue illisible, fragmentée entre l’État, les collectivités locales, la sécurité sociale, les agences et les multiples administrations compétentes. Chacun agit dans son périmètre, sans stratégie commune ni véritable pilotage national. À force d’avoir dispersé les responsabilités, nous avons fini par ne plus protéger personne. Et dans ce désordre institutionnel, ce sont toujours les enfants qui paient le prix le plus lourd.
Il faut désormais engager une véritable révolution de la politique de l’enfance. Redonner un pilote à l’action publique - l’État - et investir enfin à la hauteur de ce que représente l’avenir de nos enfants.
La recentralisation de l’Aide sociale à l’enfance est devenue une nécessité républicaine. Aujourd’hui, selon le département où il naît ou est placé, un enfant n’a pas les mêmes chances d’être protégé et élevé. L’accès aux soins psychiques est plus rapide dans certains territoires ; parfois, faute de places, des enfants continuent d’être hébergés à l’hôtel malgré les interdictions. Cette inégalité territoriale est devenue incompatible avec l’idée même de République. L’État doit donc reprendre le pilotage financier et stratégique de la protection de l’enfance, fixer un cadre national d’accueil, de soins et d’éducation, et surtout en contrôler réellement l’application. L’urgence est la même pour le périscolaire. Chaque année, près de six millions d’enfants fréquentent ces structures d’accueil en dehors des heures de classe. Ce n’est plus un service annexe : c’est l’un des principaux services publics de l’enfance. Lui aussi doit désormais répondre à des exigences nationales de qualité, de sécurité et de protection.
Cette révolution suppose donc un nouveau commandement politique. Le ministre chargé de l’enfance doit être placé au sommet de la hiérarchie gouvernementale et devenir responsable du bien-être des enfants de 0 à 15 ans. Il devra coordonner l’action de l’État, des collectivités et des opérateurs publics autour d’une stratégie unique, évaluée à partir d’indicateurs précis sur la sécurité, la santé psychique, la réussite éducative et les conditions d’accueil des enfants. Elle suppose aussi un nouvel effort d’investissement : principalement pour former et mieux recruter tous les professionnels de l’enfance et de la jeunesse : éducateurs spécialisés, pédopsychiatres, psychologues, métiers de la petite enfance..
À ceux qui s’inquiètent du coût d’une telle ambition, il faut répondre clairement : c’est l’abandon de l’enfance qui coûte le plus cher. Les travaux de l’économiste James Heckman ont montré qu’un euro investi dans la petite enfance produit des bénéfices considérables pour toute la société : meilleure réussite scolaire, meilleure santé, baisse de la délinquance et réduction des dépenses sociales futures.
On juge une nation à la place qu’elle accorde à ses enfants. Faire de l’enfance la première politique publique du pays n’est ni un supplément d’âme ni une cause parmi d’autres. C’est le choix le plus humain, mais aussi le plus stratégique pour l’avenir de la France. Parce qu’il coûte infiniment moins cher d’aider un enfant à grandir que de réparer plus tard ce qui a été détruit, cette révolution doit commencer maintenant. Le déclin n’est jamais une fatalité. Il est souvent une question de priorités. Si la France veut retrouver confiance en elle-même, qu’elle commence par ses enfants. Rien n’est plus urgent. Rien n’est plus décisif."