OPINION. « Protection de l'enfance : la République, parent défaillant », par Yaël Braun-Pivet et Perrine Goulet

Perrine Goulet et Yaël Braun-Pivet lancent un appel à repenser la protection de l’enfance.
LTD/DR- Abdul Saboor/REUTERS

Perrine Goulet et Yaël Braun-Pivet lancent un appel à repenser la protection de l’enfance.
LTD/DR- Abdul Saboor/REUTERS
23 % des sans-abri ont été placés enfants. 43 % des enfants pris en charge par l’aide sociale à l’enfance ont redoublé. 70 % de ces enfants sortent du système scolaire sans diplôme. Ces chiffres devraient tous nous glacer. Car ils révèlent l'échec d'un système censé protéger, qui broie au contraire des milliers de vies. La France compte aujourd'hui plus de 380.000 mineurs et jeunes majeurs confiés à l'Aide sociale à l'enfance. Ces enfants deviennent nos enfants, les enfants de la République. Force est de constater que nous sommes des parents défaillants.
La proposition de loi transpartisane « L'intérêt des enfants », portée par la députée Perrine Goulet et adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 29 janvier, arrive à point nommé. Mais après combien de lois votées, de rapports empilés, d'alertes ignorées ?
Le système craque. L'intérêt supérieur de l'enfant ne peut plus être un mantra creux : il doit devenir une réalité tangible, vérifiable, pour chaque enfant concerné.
Le rapport transpartisan de la députée Isabelle Santiago, publié en avril 2025, issu des travaux de la commission d’enquête présidée par la députée Laure Miller, sonne comme un réquisitoire : 56 % des mesures de protection sont aujourd'hui des placements. Le maintien en milieu familial, pourtant inscrit comme principe dans la loi, n'est plus qu'une option résiduelle. Nous avons inversé la logique même de la protection de l'enfance.
Il est urgent de remettre l'accompagnement à domicile au cœur du dispositif, de généraliser réellement les projets pour l'enfant, de donner aux familles les moyens de surmonter leurs difficultés plutôt que de les séparer par réflexe. Et puis, il faut écouter les enfants en leur donnant voix au chapitre dans les procédures qui les concernent directement. « La protection de l'enfance est traversée par une crise profonde de son écosystème », conclut le rapport. Une crise qui se paie en vies brisées et en avenirs compromis.
Imaginez. Vous avez été accompagné pendant des années par l'État. Et du jour au lendemain, à 18 ans pile, plus rien. Plus de toit, plus de référent, plus de filet. Les « sorties sèches », ces abandons programmés, restent massives en 2026, malgré la loi Taquet de 2022 qui impose pourtant un accompagnement jusqu'à 21 ans.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Les ministres Catherine Vautrin, puis Stéphanie Rist et Gerald Darmanin, ont annoncé une refonte du dispositif. Bien. Mais il faut aller beaucoup plus loin : garantir un suivi personnalisé, un logement stable, une insertion professionnelle réelle, et des droits sociaux effectifs. Au-delà de l'action des Départements, en première ligne, l'État doit assumer pleinement ses responsabilités financières et de coordination.
30 % de turnover dans certains secteurs. Ce chiffre traduit l'épuisement des éducateurs, assistants familiaux et travailleurs sociaux qui portent à bout de bras un système en déshérence. La généralisation du contrôle d'honorabilité et la reconnaissance des acquis d'expérience annoncées par la ministre sont un premier pas. Mais sans revalorisation salariale, sans amélioration des conditions de travail, sans moyens concrets, aucune réforme ne tiendra.
État, Départements, associations, justice, santé, éducation... Chacun agit dans son silo, créant un système illisible et profondément inégalitaire. Les départements les plus pauvres voient leurs budgets ASE exploser, alors que la contribution de l'État plafonne à 3 % des 11 milliards d'euros annuels.
Le rapport Santiago propose des outils concrets : un code de l'enfance, des comités départementaux de protection, une vraie coordination interministérielle. Il faut les mettre en œuvre, maintenant, tout en garantissant un financement pérenne et équitable.
James Heckman, prix Nobel d'économie, l'a démontré : chaque euro investi dans la petite enfance génère un retour de 7 à 10 euros pour la collectivité. La Haute autorité de santé confirme que les programmes de soutien à la parentalité réduisent de 40 % les risques de reproduction des violences.
La prévention n'est pas une dépense, c'est un investissement. Les 25 nouvelles Unités d'accueil pédiatrique annoncées pour 2025 vont dans le bon sens, mais restent largement insuffisantes face à l'ampleur des besoins.
Ces enfants n'ont pas le temps. Chaque jour qui passe sans action déterminée est un jour de trop. Il faut renforcer massivement les mesures éducatives en milieu ouvert, soutenir réellement les familles vulnérables, garantir un accompagnement jusqu'à 21 ans sans exception, revaloriser les métiers du social, coordonner enfin tous les acteurs.
Et surtout, donner à chaque enfant confié à la République les mêmes chances, où qu'il vive en France. Car ces 400.000 enfants ne sont pas des dossiers, des statistiques ou des budgets : ce sont nos enfants. Et nous leur devons bien plus qu'une République indifférente.
L'intérêt supérieur de l'enfant ne peut plus attendre. C'est notre honneur collectif qui est en jeu.