Oleksandra Matviichuk, prix Nobel de la paix 2022 : « J’ai une mauvaise nouvelle pour Trump »
Propos recueillis par Antoine Malo

L'avocate ukrainienne Oleksandra Matviichuk.
Jiri Büller/Lumen/Opale.photo
Propos recueillis par Antoine Malo

L'avocate ukrainienne Oleksandra Matviichuk.
Jiri Büller/Lumen/Opale.photo
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Lauréate du prix Nobel de la paix 2022, l’avocate ukrainienne Oleksandra Matviichuk documente, à travers l’ONG Centre pour les libertés civiles, les crimes de guerre commis par les forces russes depuis le début de l’invasion il y a bientôt quatre ans. Elle se bat aussi pour que Vladimir Poutine soit jugé par un tribunal international spécial.
De passage à Paris fin décembre, elle revient pour La Tribune Dimanche sur les négociations de paix en cours. Tout en appelant au réveil des Européens.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Il y a quelques semaines, Donald Trump a émis des doutes sur le fait que l’Ukraine soit une démocratie. Qu’est-ce que cela vous fait d’entendre ça ?
OLEKSANDRA MATVIICHUK — Pas grand-chose. Nous avons tous fini par nous habituer au fait que Trump dise une chose un jour et son contraire le lendemain. Je trouve plus pertinent de s’intéresser au contexte ukrainien depuis le début de la guerre. En fait, nous sommes pris entre deux logiques diamétralement opposées : d’une part la logique de la guerre, et de l’autre celle de la démocratisation. La logique de la guerre induit la centralisation et, pour des raisons de sécurité, dicte une limitation des droits et des libertés. La logique de démocratisation exigerait pourtant d’élargir l’espace de ces droits et libertés.
Mais comment concilier ces deux exigences ?
Elles ne peuvent pas coexister. Il faut juste trouver un équilibre et se demander quelle doit être la limite de ces restrictions, car nous ne pouvons absolument pas laisser la logique de guerre détruire notre démocratie. Nous ne pouvons pas non plus nous payer le luxe de reporter à l’après-guerre cette tâche qui consiste à la fois à protéger les citoyens et à entreprendre des réformes, pour la simple et bonne raison que nous n’avons aucune idée du moment du conflit où nous nous situons : sommes-nous au début, au milieu, à la fin ? Nous n’en avons aucune idée.
La confrontation entre ces deux logiques s’est retrouvée lors du limogeage d’Andriy Yermak, le bras droit de Volodymyr Zelensky. Son départ est peut-être un signe de vitalité démocratique mais en même temps, il affaiblit le président…
Mais la force de l’Ukraine ne réside dans un pouvoir centralisé et vertical qu’incarnerait le président ! Sa force, c’est la démocratie locale, la liberté d’expression, les initiatives citoyennes, la conviction qu’ont les gens ordinaires que leurs efforts comptent. Il ne faut pas oublier que nous sommes un pays jeune. Nous avons recouvré notre indépendance, il y a à peine plus de trente ans, après trois siècles de colonisation russe. Même après l’effondrement du bloc soviétique, nous avons connu un régime autoritaire. Nous n’avons donc pas eu le temps de construire des institutions solides. Tous les pays ayant connu une transition démocratique savent combien c’est difficile de la mener, même en temps de paix. Or, nous, nous devons la mener en temps de guerre. Mais je suis aussi convaincue d’une chose : nous sommes vraiment sincères dans notre combat pour la liberté, dans notre désir de nous inscrire à nouveau dans une dimension civilisationnelle européenne.
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C’est pour cela que les Ukrainiens ont manifesté l’été dernier quand le gouvernement voulait imposer une loi qui s’attaquait aux organes anticorruption ?
Ils l’ont fait pour une question de valeurs. Tout est une question de valeurs. Au début de la « révolution de la dignité », en 2013, des sociologues avaient mené une enquête auprès de la population pour savoir pourquoi elle manifestait. La plupart des gens avaient utilisé le langage des valeurs pour expliquer leur mobilisation, en disant : « Nous voulons construire un pays où les droits de chacun sont protégés, où le gouvernement est responsable et la justice indépendante, où la police ne brutalise pas les étudiants qui manifestent pacifiquement. » Nous voulons toujours bâtir ce pays. C’est ce que la Russie veut empêcher.
Et c’est ce qui l’a poussée à envahir l’Ukraine ?
Oui. Poutine n’a pas peur de l’Otan, mais de l’idée de liberté qui s’est approchée de ses frontières. L’existence même d’un monde libre représente toujours une menace aux yeux des dictateurs.
N’y a-t-il pas un paradoxe à voir les Ukrainiens se battre pour ces valeurs alors qu’elles sont menacées dans les pays occidentaux ?
Il n’y a pas de paradoxe là-dedans. La jeune génération des démocraties développées a hérité de la démocratie de ses grands-parents. Elle ne s’est pas battue pour la défendre et la considère donc comme allant de soi. Cette génération est devenue une consommatrice de la démocratie. Pour elle, la liberté, c’est pouvoir choisir entre plusieurs fromages au supermarché. Voilà ce qu’elle représente. C’est aussi pour cela qu’elle est prête à troquer cette liberté contre des promesses populistes qui lui garantissent une aisance économique, une sécurité et, surtout, son confort.
Craignez-vous que ces valeurs disparaissent ?
Oui, je suis particulièrement inquiète pour le futur démocratique de l’Union européenne. Voyez-vous, il y a à peine douze ans, nous étions encore sous un régime autoritaire. Nous connaissons les symptômes de ce mal, l’antidote nous coule encore dans le sang. Ce n’est plus le cas pour vous. Quand j’entends certaines sirènes dangereuses en France, en Allemagne, ou dans d’autres pays, je sais à quoi elles correspondent. J’ai envie de demander aux citoyens : pourquoi restez-vous si calmes ? Pourquoi ne pensez-vous pas à vos enfants ? Vous risquez de perdre votre démocratie. Alors agissez !
Mais le concept de démocratie n’est-il pas aussi en perte de vitesse car il n’est plus considéré comme facteur d’égalité et de justice ?
Effectivement, la démocratie dont nous avons hérité n’est pas idéale. De nombreux problèmes, comme les inégalités sociales, subsistent. À raison, les gens se mettent en colère. Mais personne ne leur a expliqué que les régimes autoritaires ne résolvent pas non plus ces problèmes. La seule différence, c’est qu’ils n’autorisent personne à se plaindre. Il y a sans doute eu un déficit de promotion de la démocratie par les politiciens, qui ont pensé, après la chute du mur de Berlin, qu’elle était la solution miracle. Personne n’explique qu’il faut mener deux tâches de front : protéger notre démocratie et la perfectionner, mais pour que le système fonctionne mieux et soit au service du peuple.
Trump comme Poutine insistent pour que l’Ukraine organise une élection présidentielle. Vous approuvez cette idée ?
C’est vraiment étrange que Trump veuille absolument expliquer aux Ukrainiens le fonctionnement des élections. Nous avons vécu dans un pays totalitaire, nous savons ce que le droit de vote représente. Nous n’y renoncerons pour rien au monde. Nul besoin, donc, de nous faire la leçon à ce sujet. Mais organiser une élection maintenant est impossible. Un scrutin présidentiel ne se résume pas à une seule journée. C’est un processus complet qui doit respecter les critères de Copenhague, garantir une compétition entre candidats et la sécurité des électeurs. Comment pouvons-nous organiser cela aujourd’hui ? Qui plus est, notre Constitution interdit d’organiser des élections alors que la loi martiale est en vigueur. En poussant à la tenue de ce scrutin, Poutine veut que la loi martiale soit levée.
Dans quel but ?
Pour que les soldats ukrainiens soient démobilisés, et pour lancer une nouvelle attaque massive une fois l’armée ukrainienne amoindrie. Voilà le plan de Poutine. Et je suis tout aussi inquiète d’une possible pause dans les combats qui permettra aux forces russes de se regrouper, de se réorganiser et d’attaquer à nouveau.
La Russie en a-t-elle vraiment les moyens ?
Mais elle prépare déjà une prochaine guerre d’envergure ! Elle adapte son économie à une nouvelle vague de sanctions, transforme la Crimée et les autres régions occupées en puissantes bases militaires, produit massivement des obus d’artillerie. Tout le monde pense que Poutine veut simplement évincer Zelensky, qu’il déteste parce qu’il lui a résisté. Mais cela va plus loin. Derrière cette guerre, il y a une logique impériale. Un empire possède un centre, mais pas de frontières. Il cherche toujours à s’étendre.
Estimez-vous que Trump, très compréhensif avec la Russie, trahit l’Ukraine ?
Trump suit ses propres plans, et sa logique est purement transactionnelle. Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour lui, qui se soucie tant que son nom reste dans l’histoire, qui dit toujours que cette guerre est celle de Biden : cette guerre est devenue la sienne.
Comment ça ?
Eh bien, s’il échoue, il restera dans l’Histoire comme un président faible. Pire, il apparaîtra comme un président plus faible que Poutine, ce qui est ridicule quand on sait que l’économie russe équivaut à celle du Texas. Imaginez un peu comment les générations futures regarderont ce moment d’Histoire. Le président du pays le plus puissant au monde devenant plus faible qu’un dictateur sanguinaire dont les soldats sont si pauvres qu’ils volent des machines à laver dans les villages ukrainiens. Voilà ce que sera son legs s’il ne parvient pas à stopper Poutine.
Vous êtes favorable à la création d’un tribunal spécial pour juger du crime d’agression de la Russie contre votre pays. Craignez-vous un accord de paix qui pourrait octroyer une amnistie aux soldats russes ?
Je ne suis pas naïve. Je ne pense pas qu’un plan de paix signé par la Russie soit susceptible de contenir des dispositions relatives à ce genre de tribunal. Mon souhait est simplement que ce plan ne fasse pas entrave à la justice. Nous pourrons ainsi établir une voie judiciaire parallèle. Nous devons d’ailleurs créer ce tribunal spécial au plus vite, faute de quoi les mêmes comportements se reproduiront.
C’est-à-dire ?
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L’enfer auquel nous sommes confrontés en Ukraine est le résultat de l’impunité totale dont a toujours joui le gouvernement russe. Ses troupes ont commis des crimes horribles en Tchétchénie, en Moldavie, en Géorgie, en Syrie… Elles n’ont jamais été punies et se croient donc tout permis. C’est cette même impunité qui permet à Poutine de déclarer ouvertement être prêt à en découdre avec l’Union européenne.
L’Ukraine pourra-t-elle un jour pardonner à la Russie ?
C’est une bonne question… On peut bien sûr pardonner quand il y a une demande d’excuses. Mais jusqu’à présent, personne ne nous a demandé pardon.
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