OPINION. « Corse : la préférence nationale entre par la fenêtre », par Manuel Valls et Jean-Michel Blanquer
Alors que le dossier corse sera présenté cette semaine à l'Assemblée, Manuel Valls et Jean-Michel Blanquer estiment que le territoire « a besoin de progrès économiques et sociaux plus que de nouvelle dérogations ».
Un projet de révision de la Constitution sera présenté à l’Assemblée nationale cette semaine, dans une forme de silence des commentateurs qui contraste avec le caractère crucial de l’enjeu, pour la Corse et plus généralement pour la France et pour les principes qui fondent notre République.
La Corse a besoin de progrès économiques et sociaux plus que de nouvelles dérogations. Or le projet actuel, qui semble bénéficier de l’appui du centre, du RN et d’une partie de la gauche, aboutit à constitutionnaliser le communautarisme. Ce projet a un vice d’origine : il n’est pas né d’une réflexion sur l’intérêt de la nation, mais d’une capitulation, en réponse aux violences qui ont embrasé l’île après la mort d’Yvan Colonna, condamné pour l’assassinat du préfet Érignac. Négocier l’organisation de la République sous la pression de la rue, ce n’est pas faire preuve d’écoute : c’est avouer une faiblesse.
Le texte propose de reconnaître à un groupe défini par des caractéristiques « culturelles, historiques et linguistiques » des droits particuliers, et même le pouvoir de faire la loi. L’égalité de chaque Français devant la loi est pourtant le fondement de nos libertés depuis la Révolution. Pour la première fois depuis Vichy, c’est au nom d’un enracinement spécifique que certains pourraient revendiquer des droits. Reconnaître un peuple ou une communauté corse, c’est admettre, au sein de la communauté française, une mosaïque de peuples.
Nul doute d’ailleurs que le précédent ainsi créé nourrirait d’autres revendications, d’autres démagogies, comme on le voit avec la proposition de loi sur l’Alsace présentée par Gabriel Attal, ou avec les attentes déjà formulée en Bretagne ou au Pays basque. L’idée même de peuple français, un et indivisible en sortirait brisée. Ce n’est pas une affaire corse, ni une question locale : c’est une question qui touche à ce qu’être Français veut dire. Sommes-nous une somme d’ethnies ou une nation politique unie par un contrat social qui repose sur l’égalité des citoyens ?
« Il est temps d'agir »
La Corse, terre européenne et méditerranéenne où naquit Napoléon, est au cœur de notre histoire commune. Elle bénéficie déjà d’une large décentralisation. La loi NOTRe l’a dotée en 2015 d’une collectivité unique aux compétences étendues. Sa langue est enseignée et soutenue. La République ne lui a jamais refusé la reconnaissance de ce qu’elle est.
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La solidarité nationale ne fait pas défaut même si elle devrait être bien plus efficace. Force est de constater que les compétences déjà reconnues n’ont pas conduit à des améliorations pour les Corses, qui constatent, au contraire, les avancées de la mafia et du crime organisé. Beaucoup aimeraient, sans pouvoir le dire en raison du climat général, une autorité de l’État plus affirmée pour le bien-être et la tranquillité de tous.
En Corse, le RN s’est du reste allié à Nicolas Battini, condamné pour terrorisme, qui réclame un « statut du descendant».
Le « Rassemblement national », qui porte bien mal son nom, a opéré un revirement là aussi négligé par les commentateurs : il a défendu la proposition d’un statut particulier pour l’Alsace, et certains de ses députés parlent « des peuples de France ».
Comment ne pas voir, dans cette démarche qui accorde des droits selon l’origine, autre chose que l’héritage maurrassien ? Nous invitons Marine Le Pen et Jordan Bardella à expliquer aux Français leur nouvelle doctrine et ses conséquences. En Corse, le RN s’est du reste allié à Nicolas Battini, condamné pour terrorisme, qui réclame un « statut du descendant» : compter ses ascendants pour savoir de quelle race l’on serait ! Qui ne voit où cela mène ?
Mais que dire de la gauche ? Celle de Clemenceau, de Jaurès et de Blum. Accorder des droits particuliers au nom d’une culture, cela porte un nom : la préférence régionale, cousine de la préférence nationale. Admise en Corse aujourd’hui, pourquoi pas ailleurs demain ? À Paris aussi, on se loge difficilement : pourquoi ne pas y réserver certains droits aux Français ou aux Franciliens de souche ? Que diront les Insoumis, les Verts et les socialistes qui ont voté le texte en commission, lorsqu’il sera retourné contre eux par ceux qui voudront l’étendre au continent ?
Jean-Luc Mélenchon, qui a annoncé à Saint-Denis soutenir le texte, a-t-il vraiment expliqué à ceux qui l’écoutaient qu’ils seraient demain discriminés sur ce fondement ? À moins qu’il pense aussi à une forme de sécessionnisme communautariste dans les territoires où l’immigration est importante. Les extrêmes se rejoignent une fois de plus dans une vision antirépublicaine.
Contre le communautarisme dans la Constitution, contre une brèche ouverte vers la préférence nationale, contre la dissolution de la nation, il est temps de réagir.
Si l’extrême droite n’aime guère la nation, une partie du centre et de la gauche a oublié ce qu’étaient la République et l’universalisme. Le renversement des valeurs est le triste lot du moment que nous vivons.
Notre époque manque de valeurs et d’hommes d’État pour les défendre. En 1991, lorsqu’un gouvernement socialiste voulut inscrire dans la loi l’existence d’un « peuple corse, composante du peuple français », c’est le Conseil constitutionnel, présidé par Robert Badinter, qui se leva pour le censurer à l’unanimité. Reconnaître un tel peuple, prévenait-il, obligerait à définir qui en serait : « Devrait-il avoir, comme dans d’autres temps sinistres, la justification de trois grands-parents nés en Corse ? »
Trente-cinq ans plus tard, c’est cette même brèche que l’on s’apprête à rouvrir. Badinter n’est plus là. Son courage et sa lucidité nous manquent. Contre le communautarisme dans la Constitution, contre une brèche ouverte vers la préférence nationale, contre la dissolution de la nation, il est temps de réagir. Chaque député, chaque sénateur a le destin de la République dans ses mains.