OPINION. « Le vrai défi n’est plus l’accès à l’information mais le discernement », par Laurent Kayser, directeur général de Cafeyn

Laurent Kayser, directeur général du Groupe Cafeyn.
LTD/Cafeyn

Laurent Kayser, directeur général du Groupe Cafeyn.
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Nous avons longtemps pensé que le défi principal était l’accès à l’information : la rendre disponible, la démocratiser, lever les barrières techniques, économiques ou sociales. Dans beaucoup de pays européens, dont la France, ce combat est en grande partie derrière nous et chacun a désormais dans sa poche plus d’informations que ce qu’une rédaction entière produisait quotidiennement il y a 50 ans. Le défi principal est désormais ailleurs : il est dans le discernement.
Trouver une information fiable, sourcée, éditée, identifiable, dans des environnements qui mettent sur le même plan une enquête journalistique, une opinion personnelle, des fake news, un contenu sponsorisé ou encore un texte généré par IA : voilà la difficulté nouvelle à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.
Le danger n’est pas seulement le faux spectaculaire. Il est dans l’indifférenciation. Quand tout se ressemble et se mélange, l’esprit critique se fatigue. Et une démocratie survit difficilement à l’effacement progressif des repères qui permettent de distinguer ce qui mérite confiance.
Cette confusion s’observe déjà. Une enquête Ipsos-Sopra Steria [2024] révèle que 74 % des Français se disent capables de reconnaître une fausse information, alors que 66 % adhèrent à au moins une contre-vérité lorsqu’ils sont testés. Cet écart entre confiance perçue et capacité réelle à discerner le fiable du trompeur constitue un angle mort démocratique.
Une étude du projet Simods 2 [structural indicators to monitor online disinformation scientifically], menée sur plusieurs plateformes dans quatre pays européens dont la France, montre par ailleurs que sur TikTok environ un contenu d’information sur quatre vu par les utilisateurs est trompeur. Ce chiffre révèle l’état de notre environnement informationnel : les contenus douteux sur les plateformes sociales ne sont plus marginaux, ils font désormais partie du quotidien de millions de citoyens.
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C’est dans cet environnement déjà fragilisé que prospèrent les campagnes de manipulation. En novembre 2024, en Roumanie, un candidat presque invisible dans les enquêtes d’opinion arrive en tête du premier tour de la présidentielle après une campagne numérique coordonnée, documentée par les services de renseignement, au point que le scrutin sera finalement annulé.
En Allemagne, lors des élections de 2025, les autorités ont de nouveau signalé des opérations de désinformation et de manipulation destinées à fragiliser la confiance dans le processus électoral. Ces épisodes nous montrent surtout que les ingérences sont devenues les nouvelles armes de déstabilisation dans un contexte où l’information de qualité a déjà perdu de sa visibilité.
La France n’est pas à l’abri. Les autorités françaises elles-mêmes travaillent désormais explicitement sur le risque de transposition de ces modes opératoires à nos propres échéances électorales. C’est d’ailleurs le sens de Viginum, créé en 2021 pour détecter les ingérences étrangères numériques – 77 campagnes documentées à ce jour – et dont le modèle inspire désormais plusieurs partenaires européens.
L’IA générative n’a pas créé cette fragilité, mais elle la rend structurelle. Bien utilisée, elle peut pourtant être une chance. Dans les rédactions, elle peut aider à traduire, résumer, vérifier, accélérer certains processus tout en maintenant l’exigence éditoriale – et de nombreux éditeurs s’en sont déjà saisis pour enrichir leur offre éditoriale ainsi que l’expérience lecteur. Pour les citoyens aussi, elle peut rendre accessible des sujets complexes à des publics moins experts.
Le sujet n’est donc pas de condamner l’outil, il est de mesurer lucidement ce qu’il change dans l’écosystème informationnel : l’IA rend désormais possible, à grande échelle, la production de contenus plausibles et convaincants mais sans source vérifiable, sans auteur identifié, sans responsabilité éditoriale. C’est cette indiscernabilité qui constitue le vrai risque.
Face à ces défis, nous n’avons pas besoin de grands principes abstraits supplémentaires mais de règles simples. Trois exigences me paraissent pouvoir rassembler largement. D’abord, préserver de manière claire la source, afin que le lecteur puisse immédiatement identifier l’origine d’un contenu.
Ensuite, signaler de manière visible lorsqu’un contenu a été généré ou substantiellement transformé par l’IA. Enfin, disposer de différentes sources d’information pour se faire une opinion claire. Cela afin de restaurer des repères élémentaires de lisibilité, de diversité et de confiance.
À l’occasion du 77e Congrès mondial des médias d’information, cette responsabilité nous incombe collectivement. Journalistes, éditeurs, plateformes, acteurs de l’IA, pouvoirs publics : chacun détient une part de la solution, et aucun ne pourra agir seul. Le pluralisme de l’information ne dépend plus seulement de la liberté de publier. Il dépend aussi de notre capacité commune à faire en sorte qu’une diversité de sources d’information fiables demeurent accessibles, identifiables et discernables.
C’est désormais une condition de la confiance et de la vitalité démocratiques. Face à l’abondance et à la confusion des contenus d’information, nouveau terrain de jeu des ingérences étrangères, il est de notre responsabilité à tous de préserver les repères qui permettent aux citoyens de bénéficier d’une information fiable et plurielle et de la reconnaître.