Dans cette tribune, Marine Tondelier et Anne Souyris soulignent l'importance des cafés, ces lieux de vie qui dynamisent les centres-villes et permettent de créer du lien social.
« Aussi longtemps qu’il y aura des cafés, “la notion d’Europe” aura du contenu » : ainsi nous avertissait Georges Steiner sur la place centrale qu’occupent les cafés dans notre culture européenne commune. Or, les cafés et les bars ont massivement disparu. Leur nombre en France est ainsi passé de 600.000 à 34.000 en un siècle. On observe la même trajectoire chez nos voisins européens.
Et c’est désormais au tour des bistrots de disparaître dans un secteur de la restauration en berne. La baisse du pouvoir d’achat, la hausse des charges, les difficultés de recrutement se combinent au changement des usages : pour la première fois l’an dernier, le chiffre d’affaires de la restauration rapide est passé devant la restauration traditionnelle.
Pourtant, les cafés et les bistrots de France viennent d’être inscrits au patrimoine immatériel français et sont en passe de le devenir au niveau international auprès de l’Unesco.
Cette reconnaissance n’est pas seulement liée à des questions d’attractivité touristique mais aussi à un enjeu social. Les cafés jouent en effet un rôle essentiel dans le développement et la préservation du lien social alors que nous faisons face à une véritable épidémie de solitude, désormais reconnue par l’OMS comme un problème de santé publique global.
Désertification et désocialisation
La solitude tue plus que le tabac, l’alcool, l’obésité ou la pollution de l’air. Et l’utilisation intensive du numérique ne cesse d’aggraver la situation en nous poussant chaque jour à rester un peu plus chez soi et dans sa bulle.
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Vivre avec moins de cafés et plus de solitude déstabilise notre vie démocratique comme l’atteste la publication récente d’une étude du CEPREMAP prouvant la causalité entre la disparition des bars-tabacs et la montée du vote d’extrême droite.
Face à cette désertification qui implique une désocialisation, les maires nouvellement élus ont pour la plupart l’ambition de redonner vie à leur centre-ville, de créer de l’animation et de permettre aux nouvelles « infrastructures de convivialité » d’exister. Il faut les y aider.
Car pour (re)dynamiser leur centre-ville ou centre-bourg et accompagner les entrepreneurs dans le lancement ou la reprise d’une activité commerciale de proximité, les intercommunalités auront besoin de ressources fiscales nouvelles. Ces ressources pourraient être dégagées en mettant à contribution les entreprises de commerce de détail exploitant des surfaces commerciales de plus de 400 m² (« moyennes surfaces » et « grandes surfaces »).
Leur implantation en zone périphérique est la cause principale de la déshérence commerciale des centres-villes et centre-bourgs. Nous proposons ainsi d’augmenter le taux de la taxe sur les surfaces commerciales (Tascom), qui s’applique déjà à la grande distribution et bénéficie aux communes ou aux établissements publics de coopération intercommunale à fiscalité propre.
En s’inspirant des politiques publiques qui favorisent aujourd’hui l’immobilier d’intérêt général, les investissements et les travaux liés aux commerces de proximité et aux lieux de convivialité pourraient également bénéficier de prêts à long terme et à taux réduit, garantis par la collectivité (prêts « Gaïa » de la Caisse des Dépôts et Consignations).
Ces « troquets » qui ont façonné notre identité
Si l’on voit plus loin, une loi pourrait permettre de mobiliser les espaces vacants de centres-villes et des zones commerciales pour leur redonner une utilité et sortir du cercle infernal de la déprise urbaine et sociale.
Ces solutions ne creuseront pas le déficit public, ne demanderont pas aux collectivités locales de nouvelles subventions et pourront s’appuyer sur la Caisse des dépôts pour être mises en œuvre rapidement. Une loi transpartisane permettrait d’en engager le déploiement : comment ne pas imaginer le Parlement réussir à s’entendre sur la défense de ces « troquets » qui ont façonné notre identité et nos liens et dont nous avons tant besoin ?
Par-delà les oppositions politiques et les crispations de période pré-électorale, une telle avancée permettrait de prouver que nous sommes capables de nous unir pour voter des lois qui changent concrètement et rapidement la vie des gens et des territoires. Il n’y a pas de fatalité, mais il y a urgence.