OPINION. Disparition du philosophe Jürgen Habermas : « Ce que nous, Européens, lui devons », par Bruno Le Maire

Jürgen Habermas, grand philosophe allemand, est mort à l'âge de 96 ans.
Basso Cannarsa/opale.photo

Jürgen Habermas, grand philosophe allemand, est mort à l'âge de 96 ans.
Basso Cannarsa/opale.photo
Francfort est le siège de la BCE. Il a aussi été le siège d’une des écoles de philosophie les plus influentes de l’histoire européenne, l’École de Francfort. Avec Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, Jürgen Habermas aura formé cette sainte trinité qui a ébranlé en profondeur les piliers de la philosophie des Lumières et donc de la philosophie occidentale.
Toute nouvelle école commence par détruire la précédente. En 1955, Theodor W. Adorno avait suscité la polémique en écrivant : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare » – comme une critique à peine voilée du terrifiant poème Fugue de mort de Paul Celan, qui entrelace les destins de Sulamith et de Margarete : « Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit / Qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete / Tes cheveux de cendre Sulamith. […] Il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne. »
Dans ces mêmes années 1950, Jürgen Habermas se livre à une critique féroce de Martin Heidegger. Il dénonce son idéalisme conservateur qui ne pouvait que faire le jeu du pouvoir national-socialiste.
Plus tard, il se livre à une critique de Kant et de son principe de morale universelle, lui substituant une « éthique de la discussion » qui fait du dialogue entre les citoyens la source de la morale universelle : « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans tous ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une loi universelle. »
Éthique de la reconnaissance de la valeur de la position adverse, morale de la discussion : tout ce qui fonde les démocraties et qui manque à nos démocraties européennes malades est résumé par Habermas. L’« espace public » dont il a inventé la notion doit donc être un espace de rencontre et pas de confrontation. Et la politique ne doit pas faire le buzz, elle doit construire la vérité. Dans chacun de ses ouvrages se déploie le risque de voir une raison totalitaire, manipulée par les nouvelles technologies, qui prendrait possession de nos esprits et nous obligerait à penser ce que nous ne voulons pas penser, à vouloir ce que nous ne désirons pas, à nous imposer la prison de nos habitudes plutôt que la liberté de notre conscience frottée à la conscience des autres.
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Il est un Montaigne qui aurait vécu le totalitarisme. Il est un philosophe au temps des monopoles des Gafam. Sa critique la plus féroce aura été celle de la raison des Lumières, à laquelle les tragédies du XXIe siècle dont il aura été le témoin le plus direct lui interdisaient de croire encore. Sa pensée l’aura finalement amené à voir dans l’Europe la planche de salut d’États-nations incapables de se mettre d’accord sur les enjeux les plus fondamentaux, de la protection des droits de l’homme à ce qu’il a été le premier à appeler l’« espace public mondial ».
À ceux qui trouveraient son œuvre inaccessible, je recommande la lecture de De l’éthique de la discussion, une série de remarques dans le droit fil des Fragments de la littérature allemande. C’est un éblouissement à chaque page, une invitation à penser différemment, à nous décaler de nos certitudes. Le chef-d’œuvre d’un philosophe engagé en politique.