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OPINION. « Marc Bloch, un inventeur de l’histoire totale », par Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Par Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Publié le 23 juin 2026 à 07:00

Le professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Florian Mazel.

Le professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Florian Mazel.

LTD/Hermance Triay

La Tribune Dimanche

N142 ● 21 juin 2026

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Florian Mazel montre comment l’historien a contribué à renouveler en profondeur la discipline en développant une approche globale des sociétés du passé, attentive aux structures sociales, aux mentalités et aux méthodes comparatives.

Aujourd’hui, Marc Bloch est surtout connu en France pour L’Étrange Défaite, cet ouvrage posthume publié en 1946 par ses compagnons de la Résistance, qui fournit une analyse sans concession de l’effondrement de la France et de la République en 1940. Assurément, Marc Bloch fait ici œuvre d’historien, et doublement : il a conscience de léguer aux historiens du futur un témoignage précieux sur ce qui est arrivé au pays alors même que celui-ci se livre à une dictature prompte à réécrire l’histoire ; il fait, en historien rigoureux, un examen sévère des multiples responsabilités qui ont concouru à cet effondrement.

À l’étranger, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis, en Amérique latine… Marc Bloch est toutefois surtout connu pour Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, cet autre ouvrage publié à titre posthume en 1949, inachevé celui-ci, qui propose une réflexion approfondie sur ce qu’est l’histoire, son intérêt, sa nécessité, et surtout les règles de méthode qu’il lui faut respecter pour tenter de comprendre, en vérité, les sociétés du passé, à la lumière des questionnements du présent.

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Car Marc Bloch est convaincu que l’histoire est une science. Une science critique dont le fondement est la contextualisation précise et la critique serrée des documents laissés par le passé. Une science sociale qui place l’étude des faits collectifs, de la société dans toutes ses dimensions au cœur de ses enquêtes. Ces principes, Marc Bloch les a mis en œuvre dans tous ses livres et articles, la plupart consacrés au Moyen Âge, qui fut son terrain de prédilection. Il les a aussi diffusés à travers la revue des Annales d’histoire économique et sociale, qu’il fonda en 1929 avec son ami Lucien Febvre, historien de l’époque moderne.

L’histoire comme science sociale du collectif

En premier lieu, pour Marc Bloch, toute analyse historique doit d’abord découler d’un questionnement, d’un problème. C’est ainsi que dans Les Rois thaumaturges (1924) il se demande comment on a pu croire à la capacité des rois de France et d’Angleterre à opérer un miracle du fait même de leur statut de roi et de leur appartenance à une lignée et non en raison d’une sainteté personnelle.

En deuxième lieu, Marc Bloch considère que l’histoire doit d’abord s’intéresser aux structures sociales, c’est-à-dire aux classes et aux groupes sociaux, à ce qui les définit et à leurs rapports, ce qu’il met en œuvre dans La Société féodale (1939-1940). Dans ce cadre, Bloch étudie toujours, en les liant, les phénomènes économiques et sociaux d’une part, les mentalités, les traits de culture et les faits de croyances, qu’il tient également pour des faits sociaux, d’autre part. Il est en cela fortement influencé par les toutes jeunes sciences sociales, la géographie, l’économie, la sociologie surtout.

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Marc Bloch est ainsi, d’une certaine manière, un inventeur de l’histoire totale. Il s’intéresse à tous les sujets : le statut des serfs, la vie des nobles, la diffusion du moulin à eau, la formation des paysages, le rôle de la monnaie, les origines de la littérature arthurienne, les fluctuations des prix et des salaires…

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En troisième lieu, Marc Bloch pense que la comparaison, à condition de respecter un certain nombre de règles précises (par exemple comparer des sociétés proches dans le temps et dans l’espace), est ce qui permet à l’analyse historique de ne pas se limiter à n’être qu’une accumulation de cas particuliers, mais d’envisager les faits de structure, la longue durée et le changement social.

C’est pourquoi Marc Bloch ne s’intéresse pas qu’à la France mais à toute l’Europe latine (l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, mais aussi l’Écosse, la Scandinavie ou la Sardaigne) et récuse tout nationalisme en matière historiographique ou méthodologique. Marc Bloch est ainsi, avec Lucien Febvre, à l’origine de l’histoire telle qu’on l’a fait encore aujourd’hui,en France et dans le monde, et telle qu’on l’enseigne dans l’Éducation nationale, à laquelle il était très attaché. À rebours des thuriféraires du roman national et d’une approche événementielle dominée par l’histoire politique, institutionnelle et militaire, il défend une conception élargie et critique de l’histoire.

Marc Bloch – L’histoire en résistance, de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 600 pages.

Par Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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