« Nous réussirons aussi la transition économique de la Tunisie »

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Hakim Ben Hammouda, ministre tunisien de l'Economie et des Finances
Hakim Ben Hammouda, ministre tunisien de l'Economie et des Finances (Crédits : DR)
Comme le Premier ministre et le gouverneur de la Banque centrale, le ministre tunisien de l'Économie et des Finances se dit lui aussi « persuadé que le succès de la transition politique aura des effets économiques positifs ». Et la Tunisie pourrait devenir, à court terme,« la nouvelle économie émergente en Méditerranée ».

NB - Cet entretien exclusif a été publié pour a première fois dans La Tribune hebdo n° 113, daté du 19 décembre 2014.

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LA TRIBUNE — Beaucoup d'indicateurs de l'économie tunisienne sont au rouge. Quels commentaires vous inspire cette situation ?

HAKIM BEN HAMMOUDA - Pour pouvoir mesurer le chemin parcouru, il faut revenir une année en arrière, au moment de notre prise de fonction. L'économie connaissait de grandes difficultés du fait des soubresauts de la transition politique, ainsi que de l'apparition du danger terroriste et des difficultés sécuritaires. Il fallait arrêter cette dérive des finances publiques, et nous avons engagé une action énergique pour assurer la stabilité de la situation macroéconomique. Les progrès ont été importants : le déficit sera ramené à moins de 6 % d'ici à la fin de l'année, et à moins de 5 % pour l'année prochaine. Nous sommes aussi parvenus à maîtriser l'inflation, passée de plus de 6 % l'année dernière à 5,2 % cette année. Nous avons également réussi à relever la part des recettes propres dans le budget, qui passeront de moins de 70 % à 75 % en 2015. Nous avons aussi maintenu une croissance positive en dépit de la difficulté de la situation internationale et des défis de la transition.

En même temps, nous avons accéléré le mouvement des réformes, notamment  bancaire et fiscale. Certes, il y a encore des défis importants à affronter. Le déficit courant reste élevé, le niveau de l'investissement interne et international est encore bas. Mais je suis persuadé que le succès de la transition politique aura des effets positifs sur la situation économique et permettra des progrès plus importants.

Après quelques incertitudes, vous avez pu faire adopter la loi de finances. Autour de quelles priorités l'avez-vous structurée ?

Les priorités portées par la loi de finances sont la maîtrise des grands équilibres, la relance de la croissance et de l'investissement, les réformes, l'inclusion et la solidarité sociale. La loi de finances a été adoptée dans le respect des délais constitutionnels, c'est-à-dire le 10 décembre, après un important travail effectué par la nouvelle Assemblée. Le respect de ces délais a été un message important envoyé par les députés fraîchement élus, pour montrer leur engagement à respecter la Constitution.

Vous avez aussi annoncé que la loi de finances 2016 comprendra des mesures fiscales et des réformes. Lesquelles ?

La Tunisie est en train de parachever une importante réforme fiscale. Ses objectifs tournent autour d'une plus grande justice sociale, la simplification du dispositif fiscal, le soutien à l'investissement et le développement de la fiscalité locale, afin de soutenir la décentralisation. Nous sommes aussi en train de développer le plan d'action pour la mise en œuvre de cette réforme majeure. Nous avons déjà commencé à appliquer une série de réformes, notamment pour renforcer le devoir fiscal et lutter contre l'évasion. Mais, c'est avec la loi de finances 2016 que se concrétisera le début de la mise en application de cette réforme.

Vous avez déclaré que le taux de croissance attendu pour 2015  sera de 3 %. N'est-ce pas insuffisant pour réduire le chômage ?

Oui, nos prévisions de croissance pour l'année prochaine sont de 3 %. C'est une projection proche de celles des institutions internationales. Et en effet, ce niveau reste faible eu égard aux défis et aux demandes en matière de développement. Nous sommes cependant persuadés que le succès de la transition politique nous permettra de réaliser de meilleures performances lors des prochaines années.

Comment allez-vous faire pour attirer plus d'investissements directs étrangers (IDE), ainsi que vous le souhaitez ?

L'ouverture sur l'extérieur reste un choix stratégique pour la Tunisie et l'accueil des IDE joue un rôle majeur. La destination Tunisie est connue et appréciée, car elle dispose d'importants avantages comparatifs, notamment la proximité avec l'Europe et la présence d'une main-d'œuvre qualifiée. Ces avantages ont été renforcés après la révolution par le développement de l'État de droit et de la bonne gouvernance, qui sont aujourd'hui au cœur du nouveau système économique que nous cherchons à construire. Ces développements, j'en suis persuadé, vont renforcer l'attrait de notre destination. Ceci étant, nous avons aussi multiplié les rencontres avec les investisseurs étrangers et nous avons également développé une série de réformes, notamment sur la concurrence et sur les procédures collectives, qui vont améliorer l'environnement des affaires.

Vous avez déclaré compter beaucoup sur la relance par l'investissement privé... Comment comptez-vous vous y prendre ?

L'investissement privé a un rôle important à jouer et il peut peser de manière forte sur la dynamique de croissance. L'incertitude des périodes de transition a été à l'origine de son recul et nous avons mis en place des politiques de relance pour y remédier, notamment par l'investissement public. Maintenant, nous nous attendons à une reprise de l'investissement privé dès les prochains mois, à la suite du succès de la transition politique et à l'amélioration de la situation sécuritaire.

Où en êtes-vous de la réforme bancaire annoncée au printemps ?

La réforme bancaire a beaucoup progressé. Nous lui avons consacré pas moins de quatre conseils ministériels. Nous avons défini un cadre général pour les réformes bancaires. Nous nous sommes attaqués à la réforme des trois grandes banques publiques. Nous avons achevé des plans de restructuration à plusieurs niveaux, notamment la gouvernance, les ressources humaines, le positionnement stratégique, les systèmes d'information. Dans le cadre de ce programme de restructuration, l'État fera un important effort financier pour les recapitaliser.

Vous affirmez que le nouvel élan attendu à la suite des réformes et de la transition démocratique réussie «  fera de notre pays, dans trois ou quatre ans, la nouvelle économie émergente en Méditerranée  ». Trois ou quatre ans, n'est-ce pas un peu court ? D'autant qu'il faudrait un taux de croissance supérieur à 7 %...

Je crois dans l'avenir de l'économie tunisienne. Je suis optimiste : comme nous sommes en train de réussir la transition politique, je pense que nous réussirons aussi la transition économique. Mais, pour cela, il faut impérativement maîtriser nos grands équilibres, poursuivre de manière déterminée le programme des réformes. Il faut également doter le pays d'une vision stratégique sur son développement futur, et surtout se remettre au travail et améliorer notre productivité.

Quels sont les secteurs d'activité sur lesquels vous comptez pour redresser le pays ?

L'économie numérique, et les secteurs liés aux nouvelles technologies, sont ceux qui pourront amener notre économie sur la voie d'une croissance durable. Le secteur aéronautique et l'industrie automobile aussi seront de véritables sources de croissance.

On vous dit souvent néokeynésien, mais vous réfutez ce qualificatif. Quelques mots sur votre philosophie économique ?

 Je crois profondément à la coexistence positive et dynamique entre l'État et le marché. Les gouvernements doivent définir la vision stratégique du développement, en coordination avec les autres acteurs économiques. L'État a également un rôle à jouer dans la définition du cadre de régulation des activités économiques, dans la gestion et la définition des contrats sociaux d'un pays. Et c'est aux entreprises, ainsi qu'à l'investissement privé, de jouer leur rôle, si important, dans les dynamiques de croissance.

Propos recueillis par Alfred MIGNOT

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