Casablanca, capitale de « l'Afrique qui croit en elle-même »

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Mohamed El Kettani, PDG de Attijariwafa Bank
Mohamed El Kettani, PDG de Attijariwafa Bank (Crédits : DR)
Intitulé « Le temps d'investir », le 3e Forum international Afrique Développement qui s'est déroulé les 19 et 20 février à Casablanca (Maroc) a rassemblé quelque 1700 décideurs économiques et politiques représentant 23 pays dont 17 d'Afrique, et généré plus de 4500 rendez-vous d'affaires. Un succès qui témoigne d'une Afrique qui prend conscience de son potentiel et entend bien se donner les moyes de construire son avenir.

Ces dix dernières années, l'Afrique a enregistré un taux de croissance moyen supérieur à 5 %. Un rêve hors de portée pour la vieille Europe ! Pourtant, soumise à la pression des jeunes générations arrivant sur le marché du travail - 41 % des Africains ont moins de 15 ans, l'âge  médian est de 20 ans - l'Afrique doit faire beaucoup mieux, autour de 7 % de croissance, pour espérer s'inscrire dans une « émergence irréversible ».

Des pays de plus en plus attractifs

Mais le Sénégal, par exemple, veut faire encore plus, lui qui vise une croissance supérieure à 8 % en 2018, conformément à son « Plan Sénégal émergent », présenté le vendredi 20 février par Amadou Ba, ministre de l'économie, et par Ibrahim Wade, directeur opérationnel du suivi du Plan. Bien sûr, les deux responsables ont mis en avant les arguments classiques susceptibles d'attirer les investisseurs : des infrastructures qui s'étoffent (un nouvel aéroport bientôt livré près de Dakar, un port opérationnel 7/7 et 24/24, le seul de la région, un réseau télécoms moderne et fiable, avec notamment 3000 km de fibres optiques...), une garantie illimitée de retour des capitaux et des avantages fiscaux, un environnement des affaires optimisé - en 2014, le Sénégal a gagné dix-sept places au classement Doing Business de la Banque mondiale.

Le veille, la Côte d'Ivoire et le Gabon avaient aussi déplacé ministres et hauts fonctionnaires pour présenter leurs plans respectifs de développement économique, chacun mettant en valeur tant la stabilité politique que sa capacité à réformer pour faciliter les investissements et améliorer l'environnement des affaires, ainsi que ses ambitions de croissance « à la chinoise » - 10 % en 2015 pour la Côte d'Ivoire (elle était déjà à 9,8 % en 2012) - ou encore la faiblesse du risque-pays revendiqué par le Gabon, sur la base des estimations de la Coface.

Un réel désir de convergence

Bien sûr, comme le faisait remarquer un congressiste, chaque pays cherche à attirer les investisseurs en se présentant sous son aspect le plus attractif, et « il reviendra aux investisseurs de les départager », comme le soulignait avec réalisme le ministre sénégalais Amadou Ba. Mais, au-delà de cette concurrence logique et légitime, c'est surtout l'émergence d'une conscience d'intérêts convergents qui a marqué cette rencontre, plusieurs personnalités insistant sur la nécessité d'une « vision africaine intégrée », notamment évoquée par le président de la Chambre de commerce et d'industrie du Mali.

Cette vision africaine se manifeste en particulier par le consensus autour de la nécessité de stimuler très fortement les investissements destinés aux infrastructures, pour lesquelles le continent enregistre actuellement un déficit annuel de 50 à 90 milliards de dollars, selon les différentes estimations. « L'Afrique est en panne d'électricité », relevait Lionel Zinsou, président de PAI Partners, qui soulignait aussi que 70 % des Africains ne disposent toujours pas de l'électricité, alors que le défi à relever par l'Afrique, « créer 1 milliard d'urbains en une génération - l'Afrique sera passée de 1 à 2 milliards d'habitants d'ici à 2050, ndlr - est quelque chose qui n'a jamais été fait ».

Pour Said Ibrahimi (DG de CFC, Maroc) cette vision africaine passe aussi par l'émergence de grands groupes régionaux qui auraient alors accès à de plus vastes marchés. « Nous disposons de fonds de quelques milliards de dollars destinés à l'Afrique », annonce-t-il, tandis qu'un autre intervenant suggère de créer des plates-formes logistiques communes - un rôle d'ailleurs en partie déjà assumé par le port de Tanger Med, grande réussite marocaine de cette dernière décennie, qui, en travaillant avec 22 pays de la côte ouest, fait déjà figure de hub logistique de la région, relève son directeur général, Youssef Imghi.

Une volonté politique forte

Cette projection du rayonnement du Maroc en l'Afrique de l'ouest se retrouve aussi dans les propos de Hamza Kabbaj, DG de la SGTM (BTP) : « Après quinze années de déploiement de compétences pour construire les autoroutes du Maroc, Tanger Med, etc, l'Afrique de l'ouest nous est apparue comme la région naturelle où nous développer à l'export. On y parle français, cela facilite bien les échanges, et la marque Maroc y est bien accueillie... Et il y a une volonté politique forte, bilatérale ».

Côté marocain, cette volonté politique forte trouve sa source dans le « « discours fondateur » d'Abidjan de SM Mohamed VI, en février 2014. Lors de sa tournée en Afrique de l'ouest, rappela Moulay Hafid Elalamy, ministre marocain du Commerce et de l'industrie, le roi affirma en effet très clairement la volonté de développer le partenariat sud-sud africain, de le mettre au cœur de la diplomatie marocaine, confirmant ainsi la teneur de la lettre par lui adressée aux ambassadeurs marocains, le 30 août 2013.

Relevant que le Maroc accueille de plus en plus d'étudiants venant de l'Afrique subsaharienne - 1 125 boursiers, issus de 36 pays - le ministre exhorta les congressistes «  à conjuguer [leurs] efforts pour une intégration régionale prospère, pour améliorer le positionnement de l'Afrique dans l'économie mondiale ».

« Les pays d'Afrique ont compris la nécessité d'une coopération institutionnelle. Nous sommes sur la bonne voie, déclara à son tour Zahra Maafiri, DG de Maroc Export, coorganisatrice du forum. Nous développerons nos propres marques. Ce que nous voyons ici, c'est l'Afrique qui croit en elle même », conclut-elle, déclenchant une forte salve d'applaudissements.

Dans son propos de clôture, Mohamed El Kettani, PDG du groupe Attijariwafa Bank, principal organisateur du forum, esquisse une première ébauche de synthèse des travaux des deux journées, qui feront d'ailleurs l'objet d'un livre blanc à destination des décideurs. Parmi les points-clés, Mohamed El Kettani retint notamment le désir convergent pour diversifier les sources d'énergie, ainsi que pour inscrire les stratégies nationales dans une approche de coordination régionale ; la nécessité d'atteindre à la sécurité alimentaire - 2 personnes sur 3 souffrant de la faim dans le monde sont africaines - en s'inspirant peut-être de la politique agricole commune européenne ; la nécessité d'investir massivement dans les infrastructures (énergie, eau, ports, routes, TIC...) ; la formation du capital humain pour relever le défi du développement...

Une longue liste, en somme, mais aussi ponctuée par une question transversale... de justice : « L'Afrique doit exiger que la perception du risque pays soit en adéquation avec sa réalité. Nous payons trop cher actuellement », conclut Mohamed El Kettani, avant d'annoncer que le succès du Forum a conduit les organisateurs à décider qu'il se tiendrait désormais chaque année. De même, un club Afrique Développement est créé, afin d'animer le réseau des entreprises partenaires tout au long de l'année.

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> Retour au sommaire du dossier « Le Maroc, porte d'entrée royale en Afrique », de notre supplément LA TRIBUNE AFRIQUE de LA TRIBUNE Hebdo n°142 du 18-24 septembre 2015.

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Commentaires
a écrit le 21/02/2015 à 23:52 :
C'est quoi une "voloté" politique ?
Réponse de le 23/02/2015 à 10:34 :
"C'est quoi" ce n'est pas du français non plus.

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