Alice Zagury, la marraine républicaine des entrepreneurs

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Alice Zagury
Alice Zagury (Crédits : DR)
Après avoir dirigé Le Camping, elle est à la tête de l'accélérateur The Family, qu'elle a cofondé avec Oussama Ammar et Nicolas Colin. À 30 ans, cette fonceuse envisage d'étendre son activité en Afrique.

Elle a la langue bien pendue et ignore la langue de bois. Alice Zagury, cofondatrice et PDG de l'accélérateur The Family, a des convictions arrêtées qu'elle partage volontiers, en se moquant pas mal d'y mettre les formes. « N'hésitez pas à citer mes propos tels quels. Ma mère va m'engueuler, mais bon... » Depuis bientôt deux ans qu'elle dirige The Family, la jeune femme bientôt trentenaire endosse désormais sans complexe son costume de femme de tête, pilotant une équipe de 15 salariés.

« Ce n'est pas facile d'assumer d'être PDG quand on est une femme. Heureusement, mes associés, Nicolas [Colin] et Oussama [Ammar], m'ont poussée. Au début, ça me faisait mal de constater que des gens n'aimaient pas et critiquaient notre projet. Aujourd'hui, je suis à l'aise avec ça. Une famille, c'est un groupe qui protège ses membres et qui est excluant vis-à-vis de l'extérieur. »

The Family propose de la formation, des tarifs négociés auprès d'une soixantaine de partenaires (comme Amazon Web Services, PayPal, Uber, Gandi, etc.) et des mises en relation, mais pas d'hébergement. Elle accompagne les négociations de levées de fonds de ses membres auprès de Partech International, Elaia Partners, ID Invest, XAnge, ainsi qu'Index Ventures qui a investi en mai dernier 750000 euros dans The Family aux côtés d'un panel d'entrepreneurs. Un premier tour de table de 250000 euros avait été opéré auprès de business angels par l'accélérateur à son lancement.

« Aujourd'hui, nous avons atteint l'équilibre financier », se réjouit Alice Zagury.

En un an et demi, plus de 3500 entrepreneurs ont tenté de séduire l'un des quatre « partners » de The Family : Oussama Ammar, Jean de la Rochebrochard, Gilles Barbier et Balthazar de Lavergne, pour rejoindre le clan, qui prend 3 % de leur capital pour officialiser l'union.

« Cent quatre-vingts ont été admis. Chaque associé défend sa thèse d'investissement avec passion, mais tous apprécient les gens qui ont connu des échecs », souligne Alice Zagury, qui refuse de sélectionner les start-up candidates.

« Je ne peux pas m'empêcher de dire ce qu'il faut faire. Mais un entrepreneur ne doit pas se laisser dicter sa stratégie. Donc, les meilleurs me disent : merde ! », sourit cette militante de la méritocratie.

Elle s'est sentie « frustrée par l'écosystème toxique en France, qui conduit tant de jeunes talents à partir à l'étranger. »

Pour elle, il allait de « sa responsabilité » d'agir pour changer les choses, en créant The Family.

« Je suis fille d'un psychiatre expert auprès des tribunaux, qui intervient en milieu carcéral et dans des affaires de tueurs en série. Et ma mère contribue à la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites pendant l'Occupation. Autant vous dire que le sens des responsabilités, je sais ce que c'est », confie celle qui a grandi en banlieue et qui déprimait lors de sa formation en école de commerce. « La sociologie des étudiants ne représentait pas la France que je connais, et j'en étais attristée. Et le cloisonnement des disciplines enseignées, la spécialisation m'ont frustrée. »

« Koudétat »

Aguerrie à la communication pendant ces études à l'EM Lyon, c'est elle qui invente les noms des événements organisés par The Family : « Koudétat » pour le programme de formation à l'entrepreneuriat ; « Les Barbares attaquent » pour éclairer les grands groupes sur les disruptions numériques en vue secteur par secteur ; ou encore « Unchain my art », consacré aux artistes qui utilisent le numérique dans leurs créations. C'est elle aussi qui trouve des slogans entrepreneuriaux pour illustrer les valeurs de The Family. Elle a même dessiné des affiches pour les placarder aux murs de l'accélérateur, dont elle a confié la décoration à sa soeur Nelly, artiste à New York. Car Alice Zagury se passionne pour l'art. D'ailleurs, avant de tomber dans le numérique, elle s'était plu à travailler comme stagiaire dans une galerie.

Jusqu'à ce qu'une ancienne collègue de l'agence numérique Elegangz, Stéphanie Bacquere, lui propose de s'atteler à la création d'un incubateur de projets artistiques et numériques au sein du 104, le lieu culturel à la mode au nord de Paris. Le projet est visé par Silicon Sentier, dont elle est membre du conseil d'administration.

« Nous avons un peu poussé Alice vers le numérique, c'est vrai. Mais elle a très vite trouvé ses marques et développé sa propre vision. Elle a toujours eu des convictions et, avec le temps, elle s'est affranchie du politiquement correct. On a besoin en France de gens comme elle : directe, franche, hyperdynamique, enthousiaste, très rigoureuse et fonceuse », énumère Stéphanie Bacquere.

Echec ?

Pour définir les bases du projet, Alice Zagury a observé ce qui se faisait dans l'art numérique à New York, dans la Silicon Valley, ou encore au festival Ars Electronica en Autriche.

« Cette mission d'étude m'a permis de constater que, comme dans bien d'autres domaines, la France était à la traîne en matière d'art numérique. Et j'ai aussi découvert Paul Graham, l'auteur du livre Hackers & Painters, qui m'inspire dans ce que je fais aujourd'hui. »

Mais Alice Zagury ne verra pas l'incubateur ouvrir ses portes :

« Il y a eu plusieurs changements de direction au 104 et finalement notre budget a été gelé au moment du lancement. C'est à cause d'avaries comme celles-là que travailler avec les institutions m'emmerde. »

Elle se laisse néanmoins convaincre par Marie-Vorgan Le Barzic de se pencher sur un autre projet d'incubateur, qui sera uniquement consacré au lancement de nouvelles entreprises. Elle accepte et se donne pour ambition de dépoussiérer le modèle des incubateurs, en s'inspirant de ce qui se fait ailleurs en Europe. Avec une autre entrepreneure de Silicon Sentier, Nirina Thibault, elle parcourt ainsi l'Autriche, la Hongrie, l'Allemagne, les Pays-Bas...

« J'ai découvert des projets foisonnants, multiples. Au Danemark, j'ai rencontré Alex Farset, le directeur du premier accélérateur créé en Europe. Ce voyage m'a permis de comprendre que ce qui importait, ce n'étaient pas les murs mais l'environnement, le capital, le rythme des projets. »

Le Camping est né de cette réflexion, en janvier 2011, avec Alice Zagury aux commandes. Elle y restera deux ans.

« Nous avons créé le premier accélérateur de France et je suis convaincue qu'à cette époque le partenariat public-privé était nécessaire pour permettre à une telle initiative d'émerger. Mais mon sujet était l'innovation, et, dès lors, les institutions étaient les dernières personnes auxquelles j'avais envie de parler. Or, il y avait toujours une institution qui avait son mot à dire. Nous avions des vues différentes sur le mentorat - qui n'est pas du paternalisme - et le droit à l'échec. Impossible aussi de les convaincre de proposer le programme en anglais », assène cette frondeuse, par ailleurs convaincue que « les entrepreneurs à succès des années 2005 ou, pire, des années 2000 ne peuvent pas conseiller les startuppers qui se lancent aujourd'hui : les business models n'ont plus rien à voir. »

« On pourrait écrire un livre sur les gens qu'Alice a vexés ou blessés. Le soir où je suis intervenu au Camping pour la première fois, je l'ai vue couper la parole à un mentor en lui rétorquant qu'il était hors propos. Je ne suis pas à l'aise avec les grandes gueules, mais chez elle, c'est spontané. Elle est très instinctive, sachant ce qui est juste ou non. Elle aime prendre des risques et sa capacité d'action est incroyable », observe Oussama Ammar, son associé.

Il n'aura ainsi pas fallu plus d'un mois pour préparer les locaux - travaux compris - avant l'ouverture de The Family en janvier 2013. « Ici, je suis la reine de l'exécution, et il faut que ça file droit. », avertit Alice Zagury.

Malgré ses prises de position clivantes, elle est une rassembleuse hors pair. C'est ainsi à son initiative que les directeurs des incubateurs et accélérateurs parisiens se réunissent chaque mois, lors d'un déjeuner informel, pour prendre le pouls de l'écosystème. Et dans son combat pour aider les générations frustrées à prendre leur place dans la société, elle voit grand : de premiers contacts ont été pris pour développer The Family dans les pays d'Afrique francophone.

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MODE D'EMPLOI

Où la rencontrer ? : Chez The Family, à Bastille, dans le XIe arrondissement de Paris. « Vous pourrez me rencontrer lors d'un de nos événements : il suffit de "liker" la page Facebook de The Family pour être tenu au courant du programme. »

Comment l'aborder ? Se montrer débrouillard. « Un entrepreneur peut venir de n'importe où, mais tout le monde ne peut pas devenir entrepreneur. Affichez votre état d'esprit. Dans un mail, il suffit de lire trois lignes pour savoir si on partage les mêmes valeurs ou non. Et si le feeling n'est pas là, on ne prendra pas rendez-vous. Autant être direct. »

À éviter ! À éviter ! Les crises d'ego. « J'ai beaucoup de mal avec les gens qui ne savent pas se relever après un échec, ceux qui ont un ego trop fragile. »

TIMELINE

  • Novembre 1984 Naissance à Paris.
  • 2004-2008 Master communication & sales à l'EM Lyon.
  • 2009 Prépare le lancement de l'incubateur du 104.
  • 2011 Lance Le Camping, le premier accélérateur de Silicon Sentier.
  • Janvier 2013 Cofonde et dirige l'accélérateur The Family.
  • 2016 Étend The Family à l'Afrique francophone

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