JECO : "Sans productivité accrue, pas de croissance durable" (Daniel Cohen)

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Daniel Cohen
Daniel Cohen (Crédits : DR)
Partenaire des Journées de l'économie de Lyon, qui devaient aborder ce débat le vendredi 14 novembre, La Tribune a interrogé deux économistes aux thèses opposées. À l'inverse de Jean-Marc Daniel, le XXe siècle a été exceptionnel, souligne Daniel Cohen, et rien n'annonce aujourd'hui une croissance forte au sein du monde industriel. Ne surestimons pas la "révolution" de la haute technologie, qui ne bouleverse ni les modes de production ni la consommation, et ne crée pas tant d'emplois, dit-il. Entretien avec Daniel Cohen, professeur à l’École normale supérieure et directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap). Il est l’auteur de "Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux".

LA TRIBUNE - Faut-il croire à la thèse de la « grande stagnation », selon laquelle l'économie mondiale va stagner durablement ?

DANIEL COHEN - Cette thèse mérite qu'on s'y attarde. Le xxe siècle - qui, pour les économistes, s'étale de 1870 à 1970 - représente une période de croissance exceptionnelle au regard de l'histoire économique.

On parle d'expansion au XIXe siècle liée à la première révolution industrielle, mais il faut rappeler les chiffres : la croissance par habitant a été alors, en moyenne, limitée à 1%.
Le XXe siècle a ceci d'exceptionnel qu'il a donné lieu non pas à une révolution économique, mais trois. La première, c'est l'impressionnante série d'inventions qui ont bouleversé les modes de vie : le moteur à explosion et l'automobile, l'électricité, le cinéma, la radio, la télévision... La deuxième tient à l'exode rural qui se poursuit à l'échelle du siècle.

Aux États-Unis, comme en France, on est passé d'une population active composée pour 40% d'agriculteurs en 1900 à 4% en 1970. Enfin, troisième révolution, grâce à toute une série d'inventions médicales, l'espérance de vie a connu une progression impressionnante au regard de l'histoire de l'humanité.

Ces trois révolutions, qui ont chacune représenté une extraordinaire déflagration, ont permis une croissance du revenu par tête de 2% pendant un siècle.

Le XXIe siècle pourrait-il faire mieux, ou aussi bien ? Les optimistes veulent croire à un redémarrage franc et massif de la croissance. Mais qu'en savent-ils ? Ce que l'on voit aujourd'hui, c'est un très net ralentissement de la productivité, dans tous les pays industriels. Sans productivité accrue, inutile d'espérer une croissance durable.

LT - Avec l'introduction des nouvelles technologies, n'assiste-t-on pas à une nouvelle révolution, gage de croissance à venir ?

DC - Les innovations actuelles liées à l'informatique sont-elles d'une ampleur équivalente à celle des innovations du XXe siècle ? On peut en douter.

La première révolution industrielle, celle du début du XIXe siècle, a reposé sur un bouleversement des processus de production, avec la machine à vapeur, les métiers à tisser, etc. La deuxième, au XXe siècle, a mêlé innovations dans la production et changement dans les modes de consommation, avec l'arrivée de nouveaux produits. C'est elle qui a déclenché le processus de croissance forte que nous avons connu.
S'agissant d'Internet, cette révolution concerne surtout la production, à l'image de la première révolution industrielle. A-t-elle bouleversé la consommation ? Voit-on arriver une foule de nouveaux produits ? Oui, il y a le smartphone, mais après ?

LT - Ne peut-on pas s'attendre à des bouleversements allant bien au-delà, comme ceux qui pourraient toucher, par exemple, l'éducation ? Celle-ci pourrait se faire majoritairement en ligne, avec un coût fortement diminué, libérant du pouvoir d'achat pour l'ensemble de la population...

DC - Les Moocs pour tout le monde, voilà une perspective qui ne me semble pas la plus probable. Rien de plus tentant, pour certains surdiplômés, mais quid des enfants ordinaires ? Et même s'il était possible de licencier des millions de profs, que deviendraient-ils ? Pourraient-ils trouver des boulots où ils seraient plus productifs, ce qui serait pour le coup gage de croissance ? Quand un agriculteur partait à la ville pour devenir ouvrier, mis devant une machine, sa productivité faisait un bond formidable. Cela risque de ne pas être le cas de tous ces enseignants. Certes, il y a la haute technologie et Internet. Mais Twitter ou Facebook, ça ne fait pas beaucoup de PIB... et tout au plus 1.000 emplois.

On nous dit que d'immenses progrès sont à venir. Mais où ? Quels sont les nouveaux biens produits ?

LT - La santé est aussi considérée comme un certain secteur d'avenir, avec une demande forte - vieillissement de la population - et une série d'innovations. N'y a-t-il pas là une source de croissance ?

DC - Certes, mais le problème est qu'elle est considérée comme un coût par la société, une source de prélèvements obligatoires supplémentaires, dont on cherche à freiner la progression. D'où un blocage. S'agissant de la haute technologie dans la santé, le fait d'opérer à distance ne va pas bouleverser le secteur : le chirurgien star de New York opérera quelques talentueux cadres sups parisiens, mais ça n'ira pas beaucoup plus loin. On aura toujours besoin de médecins, d'infirmières de proximité...

LT - N'y a-t-il pas un problème de mesure de la croissance, actuellement. Les grandes entreprises qui ont le vent en poupe - Amazon, Google, Apple... - n'investissent plus dans les hauts fourneaux, mais dans de l'immatériel...

DC - Effectivement, il peut y avoir un problème de mesure. S'agissant du consommateur, la croissance actuelle peut être source de bien-être supplémentaire, d'amélioration de la qualité de vie, sans que ce soit bien appréhendé. Quand je retire des billets de banque à un distributeur automatique, cela me facilite la vie, m'évite de faire la queue au guichet, mais n'accroît en rien le PIB.

Le problème, c'est qu'une partie grandissante de la population se trouve appauvrie par les bouleversements sociaux et la montée des inégalités, et n'a même pas accès à ces biens. Elle dispose de salaires trop faibles pour se payer un logement dans les grandes villes par exemple. Il y a là aussi un frein à la croissance, lorsqu'elle est trop
inégalitaire.

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Commentaires
a écrit le 26/11/2014 à 11:22 :
La taxation de l'énergie, oui, en déplaçant une très grande masse de taxation sur ce poste à l'heure ou l'on se rend compte que les ressources ne sont pas illimitées et qu'il n'y a pas qu'un milliard d'individus sur Terre qui désire ça part du gâteau, ainsi, la consommation de l'énergie pourrait se limiter à ce qui doit être consommé (y compris pour le progrès) mais tout ceci ne sera pas possible sans un minimum de concertation internationale sur la consommation de ces énergies non-infinies.
Réponse de le 27/11/2014 à 22:51 :
Les ressources en énergie fossile nous laissent un temps beaucoup plus long que celui que nous laissera le risque climatique que l'on prend à les utiliser jusqu'à leur épuisement
a écrit le 26/11/2014 à 11:18 :
En fait, toute l'activité économique actuelle ne consiste qu'en consommation gargantuesque des ressources toujours en accélération plus importante et non en diminution de cette consommation, ce que sont exactement les gains de productivité.
Réponse de le 27/11/2014 à 22:55 :
Ce n'est plus vrai depuis quelques petites années. L'ingénierie low cost, cloudisée évitant les transports de personnes grâce aux telecoms...est beaucoup moins énergivore qu'au siècle dernier, heureusement.
a écrit le 26/11/2014 à 11:14 :
Accumulation de capital pour accumulation de capital???
Il ne faut peut-être pas comprendre accumulation de capital et concentration de capital, la source d'un progrès durable comme celui qu'à connu l'humanité du néolithique à 1970 vient peut-être plus d'une accumulation du capital à peu près généralisée et non à une concentration comme on la connaît sur des périodes plus courtes, au début du XXème siècle ainsi que depuis 1970.
En tout cas, toute bonne prise de position commence par des interrogations et non des coups de buttoirs de vérités toutes faites.....
a écrit le 20/11/2014 à 9:17 :
Quand, aux jéco, certains envisagent de taxer le capital, il faudrait répondre en proposant de taxer l'énergie.
Réponse de le 27/11/2014 à 23:01 :
Non il faut taxer les revenus et deltas de patrimoine des personnes physiques en n'injectant pas les actions dans l'assiette tant qu'elles ne sont pas vendues...et évidemment redistribuer ce prélèvement à toutes les personnes physiques. Il ne faut pas passer par de la taxation indirecte et cela doit être neutre pour les entreprises qui doivent continuer à baisser les coûts.
a écrit le 20/11/2014 à 9:07 :
Je propose à Daniel Cohen de méditer sur l'idée de financer les retraites par une taxe sur l'énergie, autrement dit, basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique.
a écrit le 20/11/2014 à 9:01 :
Je rajoute mon grain de sel: il faut prendre en compte le role de l'énergie; on a le travail, le capital et l'énergie. Reprenez les raisonnement avec la relation entre cout du travail et prix de l'énergie.
a écrit le 18/11/2014 à 15:39 :
La hausse de la productivité ne provient que d'un seul phénomène, un seul : l'accumulation de capitaldans une économie de marché non entravée, qui seul permet l'innovation. La stagnation ou la baisse de la productivité est à mettre en rapport de la hausse des réglements étatiqes et des impôts progressifs et sur le capital, qui ralentissent ou détruisent (dans el cas de la France) l'accumulation de capital. Curieusement, dans les pays où l'état intervient moins, la productivité ne cessent d'augmenter ... curieux non ?
Réponse de le 20/11/2014 à 9:10 :
La productivité consiste a remplacer du travail par de l'énergie en utilisant le capital (l'outillage) Merci.
Réponse de le 27/11/2014 à 22:48 :
La productivité mesurée en PIB par habitant ou par travailleur n'a plus aucune signification. Ce qui se passe d'important en ce moment n'est pas monétaire. De toute façon il n'y aura plus de demande monétaire si on laisse faire les choses sans régulation.
a écrit le 16/11/2014 à 9:12 :
2ème remarque : ce bouleversement sans précédent dû aux NTIC nous obligera à quitter les fondements d'une société vieille de 2 siècles où on gagne sa vie essentiellement avec son salaire...Tous les flux économiques sont à reconstruire en terme de régulation.
Réponse de le 20/11/2014 à 9:15 :
Au temps de Marx, l'énergie était considérée comme de l'exploitation de la force de travail (les mineurs). L'énergie en fait remplace le travail. L'énergie doit être associée au travail et au capital; on a le travail le capital et l'énergie. Merci.
a écrit le 16/11/2014 à 9:07 :
Il est évident que les telecoms et l'informatique bouleversent la donne. Tous les emplois de col blanc sont menacés y compris ceux des cadres ou des intellectuels....Comment comprendre un tel aveuglement des politiques, économistes et journalistes ?

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