JECO : "L’entrepreneur porteur d’innovation, voilà l’enjeu" (Jean-Marc Daniel)

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Jean-Marc Daniel
Jean-Marc Daniel (Crédits : DR)
Partenaire des Journées de l'économie de Lyon, qui devaient aborder ce débat le vendredi 14 novembre, La Tribune a interrogé deux économistes aux thèses opposées. À l'inverse de Daniel Cohen, Jean-Marc Daniel veut croire en une période d'expansion forte, grâce à une énergie bon marché et à la révolution de la haute technologie, dans l'éducation comme dans la santé. À condition de laisser jouer la concurrence. Entretien avec Jean-Marc Daniel, professeur associé à l’ESCP Europe et auteur de "L’État de connivence. En finir avec les rentes".

LA TRIBUNE - Sommes-nous entrés dans une longue stagnation ?

JEAN-MARC DANIEL - Je ne le crois pas du tout. La croissance, c'est d'abord de l'énergie pas chère. Aujourd'hui, on entre dans une période d'énergie bon marché. La raison ? Des découvertes de pétrole - non conventionnel, notamment - se multiplient, la production d'électricité est de mieux en mieux maîtrisée : elle devient plus efficace, moins gourmande en énergie primaire, avec des lignes à supraconducteur, notamment. Le facteur énergétique est bien orienté.

Le deuxième élément positif, c'est la productivité globale des facteurs. Dans une phase où l'on commence à utiliser les bienfaits de la mécanique quantique et de l'informatique, nous entamons une nouvelle séquence, après celle de la thermodynamique (moteur à explosion) et les équations de Maxwell, qui ont permis la révolution de l'électricité. Aujourd'hui se développe donc une informatique quantique, qui permet de beaucoup mieux maîtriser les échanges d'information.
Enfin, le troisième élément, c'est la qualité des hommes. Ils sont d'autant mieux formés que les nouvelles technologies contribuent de plus en plus à cette formation.

LT - Pourtant, certains doutent de l'impact réel des ordinateurs sur la productivité. La révolution informatique est sympathique, mais elle n'aurait absolument pas le retentissement des précédentes (machine à vapeur, électricité...).

J-M D - C'est effectivement la thèse de Gordon. Selon lui, aucune mutation réelle ne se
produit, c'est le paradoxe de Solow qui joue à plein : les ordinateurs, on les voit dans les bureaux mais pas dans les statistiques de productivité. Entre innovation et productivité, les liens attendus ne se sont pas matérialisés. Du coup, il n'y a pas eu de rupture forte, comme avec la machine à vapeur ou l'électricité.

Ce raisonnement souffre d'un gros défaut, celui de trop insister sur l'innovation. Un certain laps de temps est toujours nécessaire pour que l'innovation passe dans les mains de l'entrepreneur, qui est à la source de la croissance.

L'innovateur est important, mais il faut que quelqu'un prenne le relais, et ce quelqu'un, c'est l'entrepreneur. C'est lui le véritable enjeu, comme le soulignait Schumpeter. Celui qui a déposé le premier brevet de l'automobile est parti ensuite vendre des huîtres en se disant : « Personne ne va acheter des automobiles, car, pour se déplacer, il y a le chemin de fer. » Il a fallu qu'un entrepreneur se saisisse de cette invention.

Autre exemple : le personnage clé dans l'invention du cinéma, ce n'est pas Louis
Lumière, mais Léon Gaumont. C'est lui qui est allé voir les frères Lumière en leur disant : ce n'est pas seulement une activité de foire, ce peut être une activité commerciale, et je vais m'en occuper.

Et, au-delà de l'entrepreneur, il faut des imitateurs, pour créer un véritable marché. L'entrepreneur, c'est un « dingue » qui se lance dans une aventure dont il ne mesure pas les conséquences. Il lui faut des imitateurs, qui légitiment sa démarche, ainsi que l'a souligné, là aussi, Schumpeter. En matière de circulation de l'information, les entreprises prennent le relais de l'innovation, comme Google, Amazon, et la phase suivante, celle dans laquelle nous allons entrer, c'est celle des universités privées, qui n'assurent plus de cours - ils ont lieu grâce à des vidéos -, mais font du contrôle de connaissances.

LT - Quels sont les pays où la croissance sera la plus forte ?

J-M D - Bien sûr les pays émergents sont bien placés. Mais l'inflation va s'y développer, et leurs économies vont donc être contraintes de ralentir. C'est déjà le cas au Brésil et en Chine. C'est ce qu'on appelle l'effet Balassa-­Samuelson. Il existe une distorsion entre un secteur productif où les salaires augmentent très vite, suivant les gains de productivité, et un secteur peu productif, où les salaires augmentent aussi, mais sans productivité.

Dans ce deuxième secteur, les entreprises sont donc contraintes d'augmenter leurs prix. D'où inflation. En ce qui concerne la Chine et le Japon, ce sont des pays vieillissants. L'économie chinoise est victime d'un régime autoritaire, qui ne cherche qu'à copier les États-Unis. Ce n'est donc pas là qu'aura lieu la croissance.

LT - Et dans les « vieux » pays industriels ?

J-M D - Le pays important, bien sûr, c'est les États-Unis. Mais leur posture de grande puissance, qui aboutit à vouloir faire du dollar une arme politique, alors que la politique monétaire devrait rester neutre, peut contrarier le processus de croissance. En outre, les Américains sont le plus souvent dans la validation des innovations faites ailleurs.
En dépit des apparences, des pays comme la France ou l'Italie ont des capacités de rebond. À condition de changements profonds, et que l'État cesse de se mêler de tout.
Deux secteurs sont notamment porteurs de gains de productivité, potentiellement immenses : l'éducation et la santé. L'éducation va devenir d'autant plus efficace pour former les jeunes qu'on ne passera plus par les professeurs mais par les nouvelles technologies. Avec les Moocs, il va donc être possible de se passer de la plupart des enseignants.

Dans la santé, les nouvelles possibilités techniques - médecine à distance - sont infinies et vont là aussi permettre des économies de personnel considérables. Le chirurgien qui avait une rente à Paris va tout à coup entrer en concurrence avec un confrère à New York, et réciproquement.

Le problème vient des « Luddites » - du nom de Ludd, qui défendait les ouvriers anglais opposés à la mécanisation au début du xixe siècle -, ces nombreux « travailleurs intellectuels » de l'éducation ou de la santé ou d'autres secteurs - notaires par exemple -, dont les services deviennent superflus et qui vont bien sûr s'opposer aux réformes. Le problème est d'autant plus lourd que ces « Luddites » détiennent une grande part du pouvoir politique : la gauche est entre les mains des enseignants et la droite dans celle des médecins. Pour que la modernisation ait lieu, il faudrait privatiser l'éducation et la santé ! C'est évidemment loin d'être fait.

LT - Quel serait le gain de telles réformes ?

J-M D - En rendant les mêmes services beaucoup moins coûteux, on en baisserait les prix et on redonnerait du pouvoir d'achat à la population. Ce qu'il faut bien voir, c'est que l'augmentation du niveau de vie au xixe siècle a eu lieu principalement grâce à la baisse des prix. À partir de 1873, grâce aux mutations technologiques, tous les prix ont baissé. Les salaires restant stables, les ménages engrangeaient ainsi du pouvoir d'achat. Les gains de productivité étaient transférés vers les ménages via la baisse des prix. On le voit aujourd'hui avec la chute des tarifs des télécoms.

LT - Et que deviendraient ces enseignants, médecins, appelés à se reconvertir ?

J-M D - Un très grand nombre d'emplois vont être créés dans la haute technologie, dans le monde de la production de l'information. Mais il faut accepter ces bouleversements.

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Commentaires
a écrit le 14/11/2014 à 13:47 :
Pas un mot sur la baisse du dollar a court terme qui est synonyme de croissance pour nos exportations (aero notamment) mais en contrepartie renchérissement du coût de l énergie ( pétrole ...)
a écrit le 14/11/2014 à 13:08 :
Plus l'énergie est bon marché, plus il est intéressant d'en consommer pour réduire le temps de travail et plus le chomage augmente; et ce chomage ne peut pas être utilisé pour produire des richesses parce que le cout du travail est trop élevé. Ai-je tord?
a écrit le 14/11/2014 à 12:59 :
L'énergie est pas chère, mais elle doit être comparée au cout du travail qui, lui, est trop élevé. Il faut basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique.
a écrit le 14/11/2014 à 12:54 :
Tous nos économistes se réfèrent à des doctrines établies sans tenir compte du role de l'énergie. L'énergie permet de remplacer le travail grace aux gains de productivité. L'énergie doit être associée au travail et au capital.

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