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Cigarettes électroniques : l'Europe "grille" l'Amérique

Nathalie Simon-Clerc, Montréal

Publié le 06 janvier 2014 à 09:57 - Mis à jour le 06 janvier 2014 à 14:26

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En France les magasins de cigarettes électroniques pullulent. Mais au Canada, ce produit est interdit, et aux États-Unis, la FDA est sur le point de rendre sa décision quant à sa classification. La réglementation approuvée par l'Union européenne le 8 octobre et le 18 décembre derniers pourrait pousser la FDA à emboiter le pas aux Européens...

"La nicotine rend dépendant, mais c'est le tabac qui tue!", assène le docteur Martin Juneau (1). Il est directeur de la prévention à l'institut de cardiologie de Montréal. Le cardiologue est un ardent défenseur de la cigarette électronique, car pour lui, il n'y a rien de pire que la cigarette traditionnelle, qui contient près de 5000 produits toxiques cancérigènes, et tue la moitié de ses consommateurs. La décision de l'Union européenne, de réglementer plus précisément le marché et de fixer un plafond de nicotine, fait naître de l'espoir chez le docteur Juneau, qui espère bien que la FDA (U.S. Food and Drug Administration) et Santé Canada emboîtent le pas à l'Europe.

Le Canada, une "zone grise"

La cigarette électronique avec nicotine n'est pas autorisée au Canada depuis 2009. Pourtant elle n'est pas illégale non plus. "On est dans une zone grise", précise Vincent DeBlois, président de Zen Cig, une compagnie québécoise de cigarettes électroniques. La loi canadienne considère la nicotine comme une drogue mais tolère des exceptions : les timbres, les gommes, les pastilles et les inhalateurs pourvu qu'ils délivrent moins de 4 milligrammes de nicotine par inhalation.

Vincent DeBlois estime que ses produits relèvent de cette catégorie, puisqu'ils se situent bien en dessous de cette norme. Ce n'est pas l'avis de Santé Canada qui affirme ne pas avoir donné d'autorisation, et qui a fait saisir la production de la société québécoise l'année dernière.

Une légalisation claire pour mieux encadrer la qualité des e-cigarettes

De son côté, Santé Canada veut connaitre les impacts de la consommation de cigarettes électroniques sur la santé avant de délivrer une quelconque autorisation. Mais le débat commence à enfler au pays. L'un des principaux quotidiens anglophones de Montréal, The Gazette, presse Santé Canada dans son éditorial du 30 décembre 2013, d'effectuer les études d'impact sur la santé au lieu d'interdire sur une suspicion, alors que la cigarette traditionnelle, dont on connait parfaitement les dangers, se trouve à chaque coin de rue.

C'est aussi ce que le docteur Juneau appelle de ses vœux. Il préconise une légalisation claire par la FDA et Santé Canada, pour un meilleur contrôle de la qualité et de la publicité. Pour autant, il ne souhaite pas que la cigarette électronique soit moins accessible qu'un produit dangereux comme le tabac.

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Médicament ou produit du tabac ?

Le débat est mondial, et selon le docteur Juneau, de plus en plus de cliniciens sont en faveur de la cigarette électronique. "La cigarette électronique est à peu près inoffensive, même s'il n'y a pas de risque zéro". Sur 9000 échantillons prélevés aux États-Unis l'année dernière, on a trouvé 10 à 500 fois moins de contaminants que dans le tabac. The Gazette affirme que, même s'il y a une controverse, la cigarette électronique est moins dangereuse à 99% que la cigarette traditionnelle.

Pourtant, certains scientifiques estiment avoir décelé des traces de métaux et de produits dangereux et cancérigènes dans des cigarettes électroniques. Selon 60 Millions de consommateurs,"la Cigartex libère autant de nickel et de chrome qu'une véritable cigarette, la Cigway jetable libère plus d'antimoine et l'E-Roll émet des quantités importantes d'acroléine".

En 2009, des tests réalisés par la FDA sur deux marques de cigarettes électroniques avaient détecté la présence de produit comme de l'antigel.

Des législations mondiales désaccordées

Même si l'Organisation Mondiale de la Santé estime que la sécurité de la cigarette électronique n'a pas été scientifiquement prouvée, des médecins et chercheurs réunis à Londres en novembre dernier pour une conférence sur l'e-cigarette, estimaient que le remplacement de la cigarette par la cigarette électronique pourrait sauver des millions de vies.

Alors que certains pays européens considère la cigarette électronique comme un médicament, à l'instar du timbre délivrant de la nicotine, le parlement européen a rejeté cette classification le 8 octobre dernier. En France, ou la cigarette électronique est un "produit dérivé du tabac" et reste en vente libre, la ministre de la santé a souligné sa dangerosité et invite à la prudence. L'Agence française de sécurité sanitaire et des produits de santé, recommandait en mars dernier de "ne pas consommer" de cigarettes électroniques.

Les pouvoirs publics français s'apprêtent à légiférer pour interdire son usage dans les lieux publics, à l'instar de la cigarette traditionnelle.


Aux Etats-Unis, chaque état a adopté ses propres règles

Selon l'industrie du tabac, la FDA aurait proposé au Bureau fédéral de l'administration et du budget et au Bureau de l'information et de la réglementation de la Maison Blanche, de classifier la cigarette électronique dans les produits du tabac, avec la législation qui l'accompagne (âge, publicité, emballage). New-York a décrété son interdiction dans les lieux publics.

"Pour le moment, c'est un peu le Far-West", commente le professeur Peter G.Shields, un expert de la prévention du cancer à l'Ohio State University. En effet, chaque état a adopté ses propres règles, selon qu'il considère la cigarette électronique comme un produit du tabac ou non et selon le poids de ses lobbies. Dans le Minnesota par exemple, la cigarette électronique est classé "autre produit du tabac" et taxée à 95%. La Caroline du nord la définie comme un "produit de vapeur".

Au États-Unis et au Canada, la FDA et Santé Canada ne sont pas insensibles aux arguments de certains lobbies, comme les producteurs de nicotine, qui n'ont aucun intérêt à voir ce produit "alternatif" arriver sur le marché. La FDA estime que des études sont encore nécessaires pour apprécier les bénéfices ou risques pour la santé publique, mais devrait rendre sa décision publique sous peu.

Un marché qui décolle

Le docteur Juneau commente la position des détracteurs de la cigarette électronique. "A-t-on peur d'une "renormalisation" de la cigarette avec la cigarette électronique ? C'est faux car les ventes de tabac continuent de baisser!", lance le cardiologue.

L'industrie du tabac a flairé la bonne affaire, et a décidé de se lancer dans la fabrication de cigarettes électroniques. Car d'ici 10 ans, la cigarette électronique pourrait remplacer la cigarette traditionnelle selon certains observateurs. Car si le marché de la cigarette traditionnelle baisse, celui de la cigarette électronique décolle, particulièrement chez les jeunes.

Reynolds American Inc., qui fabrique les cigarettes Camel, a commencé à vendre ses cigarettes Vuse Vapor et compte étendre ses ventes sur l'ensemble de l'Amérique en 2014. Altria Group Inc., qui commercialise Marlboro, vend des cigarettes électroniques sous la marque MarkTen depuis le mois d'août. Richard Smith, le porte-parole de Reynolds, estime que l'industrie du tabac s'adapte quand la société se transforme. Le docteur Juneau voit cette décision d'un bon œil car il affirme que l'industrie du tabac va apporter de la qualité grâce à son savoir-faire.

Un marché de 2 milliards de dollars

Les enjeux économiques sont colossaux. Selon le journaliste Reid Wilson, du Washington Post, il y a 200 compagnies de cigarettes électroniques aux États-Unis, mais cinq seulement détiennent 80% du marché. Et quel marché !

Les ventes ont généré 63 millions de dollars pour le seul 3e trimestre 2013. Le marché est estimé à 2 milliards de dollars, et pourrait atteindre 10 milliards en 2017 (le marché américain de la cigarette traditionnelle s'élève à 90 milliards de dollars). La France compte 15 millions de fumeurs, et autant de consommateurs potentiels de cigarettes électroniques.

A risques différents, taxation différente ?

C'est pourquoi l'industrie veut positionner la cigarette électronique comme une alternative sécuritaire à leur cigarette traditionnelle, et non comme un produit du tabac. "C'est fondamentalement différent!", avance Bryan Haynes, l'un des avocats des cigarettiers(5). L'industrie ne veut pas que ce nouveau marché de la cigarette électronique soit soumis aux taxes élevés en vigueur aux États-Unis et au Canada, comme en France, car les risques sanitaires ne sont pas les mêmes qu'avec la cigarette traditionnelle, mais elle souhaite la régulation de la FDA pour écrémer le marché.

En effet, les États du monde entier vont devoir compenser les taxes perdues sur la vente de tabac. La décision de la FDA est attendue autant par l'industrie que par les États soucieux de leurs finances publiques. La ministre de la santé de l'Hexagone, Marisol Touraine, a déjà annoncé que la création d'une taxe sur la cigarette électronique était à l'étude.

L'Europe a statué, la FDA s'apprête à le faire, la position de Santé Canada d'interdire tout simplement sera difficilement tenable, et pourrait bien s'inspirer des décisions européennes et américaines. Le directeur de la santé publique du Québec a déjà entrouvert la porte dans une note diffusée sur internet, dans laquelle il engage la population à ne pas consommer de cigarette électronique tant que les effets sur la santé ne sont pas connus, mais que si l'on doit être amené à en tolérer l'usage, les dispositions de la Loi sur le tabac s'appliquent (vente, promotion, publicité, lieu public, ...).

(1) Entretiens diffusés par Radio-Canada Première, le 31 décembre 2013

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Nathalie Simon-Clerc est une journaliste franco-canadienne, qui vit à Montréal depuis plus de 10 ans. Journaliste chez TC-Média, elle est également rédactrice en chef et fondatrice du webmagazine l'Outarde libérée.

Nathalie Simon-Clerc, Montréal

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