Toute restructuration échoue lorsqu'elle ne prend pas "soin" des salariés

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(Crédits : Reuters)
Si les restructurations d'entreprises détruisent des emplois, elles s'avèrent aussi nocives pour la santé des salariés, qu'ils perdent ou conservent leur travail, mettant du coup en péril la stratégie décidée par la direction. Un véritable problème de "santé publique", soulevé par le rapport européen Hires en 2009 qu'il serait urgent de (re)découvrir.

« A la bonne heure », disait mon grand-père quand quelque chose de positif finissait par arriver. Voilà l'expression qui m'est venue en relisant un rapport paru en 2009 et émanant d'un comité d'experts de la DG Emploi de la Commission Européenne, le HIRES, intitulé « La santé dans les restructurations : approches innovantes et recommandations de principe ».

Oui, à la bonne heure ! Parce qu'au moment où la crise économique nous pousse à reconsidérer nos modèles de croissance, au moment où la mort frappe le monde du travail, ce document vient éclairer d'un jour nouveau les changements organisationnels incessants menés ces dernières années.

Des conclusions édifiantes

Que 25 scientifiques aient étudiés, sous la houlette du professeur Dr Thomas Kieselbach de l'université de Brême, l'impact des décisions prises en comité de direction sur des bataillons entiers de salariés, impact physique et psychologique, voilà qui reste inédit. Leurs conclusions sont édifiantes. Et malheureusement toujours d'actualité !

60% à 75% des restructurations se traduisent par un échec imputable non pas à la stratégie mais à la dimension humaine. Ne pas comprendre que chaque personne faisant partie de l'organisation montre des réactions différentes vis-à-vis du changement est une grave erreur.

En période de restructuration, le processus tourne rapidement à la guerre sociale. Chacun élabore une stratégie, construit des alliances de pouvoir, prépare des tactiques, trouve des boucs-émissaires, se bat, gagne ou perd, triche et fait courir de fausses informations ou des informations partielles. C'est une lutte, avec « ses commandants et ses soldats  qui savent rarement pour qui et avec qui ils luttent. Parfois, ils ne sont pas conscients de la guerre dans laquelle ils sont impliqués ».

La destruction de l'estime de soi

Et ces experts de regretter que ces phénomènes ne soient guère abordés dans les discussions et les études « alors qu'ils jouent un rôle essentiel » et pénalisent le bon fonctionnement de l'entreprise aussi sûrement qu'ils détruisent l'estime de soi des salariés et perturbent leur stabilité émotionnelle.

Car si les statistiques montrent que les salariés congédiés développent des maladies dans les années qui suivent leur départ, les « rescapés » présentent aussi fréquemment le syndrome du survivant, connu des psy dans les accidents. Et présentent un stress supplémentaire lié à une insécurité de l'emploi. Au Royaume Uni, une étude révèle que 70% des cadres supérieurs restés dans les entreprises touchées disent avoir ressenti une baisse de moral et de confiance.

Il est également fait état d'abus de psychotropes, de pression artérielle élevée et autres problèmes cardio-vasculaires. Sans compter les effets désastreux sur la santé de l'encadrement intermédiaire chargé d'annoncer les mauvaises nouvelles.

De la résistance face au changement

Une étude allemande montre que 61% des personnes ayant vécu une restructuration associent toujours cette expérience à un stress et à une pression professionnelle accrues. « Or, si les salariés sont victimes de stress et sont en proie à l'angoisse, ils peuvent manifester de la résistance face au changement ».

Résultat : anticiper les dommages psycho-sociaux et savoir ce qu'ils impliquent facilite les processus de transition. Mais il s'agit aussi d'inverser la vapeur en permettant que ces changements nécessaires pour la compétitivité de l'entreprise soient « supportés par la société toute entière sur la base du principe de solidarité et non pas imputés aux individus personnellement touchés par ces changements », indique ce rapport. « Ils ne doivent pas être considérés comme des victimes mais comme des individus actifs capables de prendre leur avenir et leur situation en main. Sinon, ils ne se sentiront pas suffisamment encouragés pour prendre leur responsabilité et saisir les opportunités qui s'offrent à eux. »

Atténuer l'épuisement émotionnel

Autre piste : en Hollande, on a pu étudier que l'autonomie et un climat d'innovation atténuent l'épuisement émotionnel ressenti lors des restructurations.

Enfin, des travaux menés dans plusieurs pays prouvent à quel point les gens réagissent mieux et même positivement lorsque les décisions et les processus guidant les changements leur semblent équitables et que la direction adopte une attitude ouverte et honnête. Mais attention : « Construire une relation de confiance exige un certain niveau d'engagement et de bonne volonté », souligne le rapport.

Et lorsque l'on sait que le manque de clarté augmente la défiance et l'insécurité du personnel, il est urgent de dire adieu à la langue de bois, mère de toutes les angoisses.

Dire même des choses désagréables

Bienvenue à la transparence, au parler vrai, à des explications valables et cohérentes. « Il faut toucher les salariés aussi bien sur le plan affectif qu'intellectuel et leur présenter des arguments convaincants qui les incitent à apporter leur adhésion au changement organisationnel. Ainsi l'on aide les salariés à se concentrer sur le futur plutôt que sur ce qui est perdu ».

Adieu aussi aux discours fleuves et galvanisant. Place aux débats, aux questions, à la réciprocité. Et ces experts, décidément très inspirés, de préconiser au sein des entreprises des lieux et des moments d'échanges, quand bien même on en viendrait à se dire des choses désagréables. La vraie vie quoi.

 

 

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Commentaires
a écrit le 31/03/2014 à 12:17 :
c est helas bie vrai
a écrit le 23/01/2014 à 23:45 :
Pour que les "recommandations" de ce rapport d'experts puissent devenir réelles, il faudrait ne pas avoir peur de communiquer... Il faudrait que les services de santé au travail, les CHSCT, les syndicats (etc.) fassent leur boulot d'écoute et d'alerte... Il faudrait que le corps médical sache réagir (actions protégeant le salarié, mise en relation avec des structures qui peuvent aider...). Enfin, il faudrait que les entreprises "mafias" n'existent pas... et surtout qu'il reste encore des humains dans certaines entreprises.
a écrit le 09/12/2013 à 18:18 :
Comme vous avez raison mais comme nous sommes loin de la réalité. La réalité est bien plus cruelle. Le seul souci d'un comité de direction qui mène une restructuration est qu'elle soit menée comme prévue, avec des effets collatéraux minimes. Le sort de ceux qui partent ou qui restent est relégué aux dernières des préoccupations.
a écrit le 08/12/2013 à 18:00 :
On n'assiste le plus souvent à un véritable gâchis humain, qu'aucun politique n'a jamais réellement pris en compte. On nous a bassiné avec la "flexisécurité" à la scandinave, mais aucun dispositif sérieux n'a vu le jour. Quant à Pôle-Emploi, c'est un lieu anxiogène que l'on ne fréquente pas de gaîté de coeur. Pour rebondir, il faut un bon "trampolino" qui n'est pas à la portée du premier venu.

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