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Hippocrate ou hypocrite ?

Photo de Sophie Peters

Sophie Peters

Publié le 08 octobre 2014 à 16:31 - Mis à jour le 09 octobre 2014 à 05:24

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Le film du médecin Thomas Lilti se fait l'écho de la perte de sens du travail dans le milieu hospitalier. Mais le phénomène est plus global...

Depuis quelques semaines sur nos écrans, Hippocrate, le film du médecin Thomas Lilti, dresse un portrait sans concession de l'hôpital. Et interroge en toile de fond la question de la déshumanisation du travail au profit des procédures et de la rentabilité.

Il a été jugé sombre, réaliste, un brin polémique et parfois amusant. Le film de Thomas Lilti ne laisse pas indifférent. Pour une très bonne raison. En dénonçant habilement la dérive gestionnaire du monde hospitalier, il offre à voir ce qui est également vécu aujourd'hui dans nombre d'entreprises : une déshumanisation du travail et son effroyable perte de sens.

Le business de L'HÔPITAL

Le film retrace les premiers pas de Benjamin Barois, interne dans un hôpital de la région parisienne et fils du chef de service. Pris entre son père, corporatiste et lâche, et une chef de clinique, dont le but principal est de « libérer des lits », il découvre une administration tentaculaire et désabusée dirigée par un technocrate parachuté de la grande distribution qui ne connaît strictement rien au monde médical. Il est là pour faire des économies et gérer le "business". Toute ressemblance avec d'autres dirigeants de grandes entreprises serait fortuite.

Les équipes médicales se démènent dans un univers de travail dépourvu de moyens adéquats (car trop chers) et en deviennent amers ou désabusés, en un mot : démotivés.

Le chiffre annihile le débat

Abdel Rezzak, un médecin algérien contraint d'accepter en France un poste au-dessous de sa qualification pour retourner dans son pays, incarne les valeurs de son travail : compétent, humain, réfléchi, consciencieux, honnête, sobre, chaleureux, confraternel. Il se bat pour garder un tant soit peu d'humanité à son métier.

Il va faire l'objet d'une sanction qui résume à elle seule l'absurdité de l'application d'une procédure en vue de sauver une mourante qui ne demande qu'à mourir en paix et sans douleur. Les équipes de réanimation en appliquant aveuglément leur protocole se heurtent au tandem humaniste formé par le jeune Barois et le médecin algérien. Ou comment l'aspect sécuritaire et procédurier peut défier la logique humaine et le respect de l'individu. Et comment la politique par le chiffre et les process rendent impossible l'existence de tout débat.

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Mise en conformité

Comme le souligne le psychanalyste Roland Gori :

"La technique n'a pas d'état d'âme. Elle ne requiert que sa propre exécution. On trouve à la tête de l'État ce que l'on trouve à ses extrémités : un DRH, un manager, un gestionnaire tout-puissant qui ne sait que faire du fric, faire des économies et vendre des services. C'est ainsi que l'hôpital devient une usine à soins, l'école une machine à répondre à des tests scolaires, et que le bonheur prend le masque de la sécurité dans le discours politique. Tout devient vérification d'une mise en conformité : peu importe ce que vous faites du moment que cela reste conforme aux règles formelles décidées initialement".

De bout en bout le film de Thomas Lilti est un formidable miroir de notre logique «obsessionnelle», dont la stratégie inconsciente consiste à parfaitement respecter la procédure pour en bafouer l'esprit et annuler tout résultat. Comme le note Gori, la vie (et la mort) devient un mode d'emploi. "On segmente les actes de la vie ordinaire comme on organise et rationalise le travail. L'obsessionnel a l'éternité devant lui, il attend la mort du maître comme dit Lacan. ça se répète et, par la répétition même, il tue tout ce qui est vivant, désir, tout ce qui pourrait être innovation, création, etc.

Nous répudions la mort, mais nous nous identifions à l'inanimé.Avec, autour de cette inanition subjective, quelque chose de l'ordre de l'agitation, de la manie sociale, qui nous pousse à fuir. Tout se passe comme si nos dispositifs de civilisation incitaient à écarter la culpabilité au profit de la dépendance, à la rationalité technique en particulier. Se démultiplient aujourd'hui les dispositifs techniques aliénants qui nous débarrassent d'avoir à penser la culpabilité, c'est-à-dire la mort de l'autre, c'est-à-dire notre propre mort".

Des activités qui manquent de sens

A ce titre, le film Hippocrate nous renvoie à notre hypocrisie. Celle qui tend à nous faire croire que le bonheur réside dans ce filet de sécurité qui n'est rien d'autre qu'une tyrannie de la norme. Celle qui nous empêche de penser notre travail avec créativité et sens de l'initiative au nom d'une performance toute financière. Le malheur et la souffrance au travail sont ici bien résumées : toute relation humaine est gérée en dehors des contingences individuelles dans une forme de soumission sociale pour faire du chiffre et respecter des modes d'emplois. A l'instar de la médecine, nombreuses sont désormais les identités professionnelles disloquées par le manque de repères, de sens et de temps pour mener à bien une mission qui met en jeu l'honneur d'un métier. A moins de suivre les conseils de Paul Ricoeur, c'est à dire de la recomposer soi-même.

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Ce que le philosophe nomme « l'identité narrative », une construction autonome de l'individu à partir de la mise en mots d'une histoire personnelle qui fasse sens pour « soi-même ». Une identité narrative qui apparaît désormais comme un enjeu pour les individus, invités à devenir "sujets" en construisant et en inventant une version inédite de l'exercice d'un métier. Ce que fera, on imagine, le jeune Barois une fois remis de son accident en forme de bras d'honneur au système. Illustrant ainsi l'idée de Jaurès, selon laquelle, l'humanité est une parcelle en chaque individu qui permet d'être un rempart contre la résignation.

Sophie Peters

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