Hambourg, un port so smart.... (1) : symbole de l'ouverture au monde de l'Allemagne

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Hambourg, berceau du mercantilisme au XIXe siècle, terre natale de quelques-uns des plus grands aventuriers du commerce maritime mondial, patrie de ces grands bourgeois marchands protestants, adeptes du self government, fidèles à trois principes fondateurs - travailler, prier, épargner -, si bien décrits par Thomas Mann, est aujourd'hui le symbole de l'ouverture au monde de l'Allemagne et un outil de compétitivité irremplaçable au service de ses entreprises exportatrices.

Sous un chaud soleil d'été, Hambourg est irrésistible. Cette ville née de l'eau, s'est mise en scène avec elle d'une façon si singulière qu'elle est unique en son genre, à la fois bruyante et secrète, fidèle à son histoire mais embrassant plus que jamais le monde d'aujourd'hui.

Hambourg est une ville de commerce, de sacs de poivre et de café. Elle a incarné la doctrine économique du mercantilisme comme aucune autre dans le monde, et elle est aujourd'hui le symbole de l'ouverture internationale de l'économie allemande. Elle a donné naissance à une classe de marins, d'armateurs et de bourgeois marchands industrieux, parfois objets d'une certaine condescendance de la part des aristocrates et grands propriétaires terriens du Mecklembourg voisin. Il faut dire que les bourgeois de Hambourg avaient une haute opinion d'eux-mêmes.

Personne d'autre que Thomas Mann, lui-même fils d'un marchand de Lübeck, n'a su rendre le caractère particulier de cette société de la Hanse. Ainsi ce portrait de Hans Castorp, le héros de la Montagne Magique :

« L'atmosphère du grand port de mer, cette atmosphère humide de mercantilisme mondial et de bien-être qui avait été l'air vital de ses pères, il la respirait avec une satisfaction profonde, en l'approuvant et en la savourant. Parmi les exhalaisons de l'eau, du charbon et du thé, le nez pénétré des odeurs fortes des denrées coloniales amoncelées, il voyait sur les quais du port d'énormes grues à vapeur imiter le calme, l'intelligence et le force domestiquée d'éléphants domestiqués, en transportant des tonnes de sacs, de balles, de caisses, de tonneaux et de ballons, des ventres des vaisseaux ancrés dans les wagons de chemin de fer et les entrepôts. Il voyait les négociants en imperméable jaune, comme il en portait lui-même affluer à midi vers la Bourse, où l'on jouait serré, autant qu'il sût, et où il arrivait facilement que quelqu'un lançât en toute hâte des invitations pour un grand dîner afin de sauver son crédit. Il voyait le grouillement des chantiers, il voyait les corps des mammouths des transatlantique en cale sèche, hauts comme des tours, la quille et l'hélice dénudées, soutenus par des poutres d'une épaisseur d'arbre, au sec et paralysés dans leur lourdeur monstrueuse, recouverts d'armées de nains occupés à gratter, et marteler et à crépir. Il voyait, sous les cales couvertes, enveloppées d'un brouillard fumeux, se dresser les squelettes des navires en construction, voyait les ingénieurs, leurs épures et leurs carnets à la main, donner leurs ordres aux ouvriers, visages familiers à Hans Castorp, depuis sa première enfance, et qui n'éveillaient en lui que des impressions de bien-être et de chez-soi, impressions qui s'épanouissaient lorsqu'il lui arrivait de déjeuner, le dimanche au pavillon de l'Alster, avec James Tienappel ou son cousin Ziemssen, d'un bifteck au lard avec un verre de porto vieux ». (...)« Il portait commodément et non sans dignité sur ses épaules la haute civilisation que la classe dominante de cette démocratie municipale de commerçants transmet à ses enfants. Il était aussi bien baigné qu'un bébé, et se faisait habiller par le tailleur qui jouissait de la confiance des jeunes gens de sa sphère. Le trousseau de linge, soigneusement marqué, que contenaient les tiroirs anglais de son armoire, était fidèlement administré par Schalleen ; lorsque Hans Castorp fit ses études au-dehors, il continua de renvoyer son linge pour le faire blanchir et repriser (car son principe était qu'en dehors de Hambourg on ne savait pas repasser en Allemagne), et un endroit rugueux à la manchette d'une de ses jolies chemises de couleur l'eût violemment indisposé. »

Autre scène d'anthologie, extraite des Buddenbrook, qui raconte les festivités du centenaire de la maison éponyme :

« Vînt une délégation de débardeurs des entrepôts, six hommes pesants qui firent leur entrée, les jambes écartées comme des ours, et tournants leurs casquettes dans leurs doigts (...) Puis les douaniers se présentèrent pour féliciter le chef au nom de l'administration. En sortant, ils se heurtèrent à la porte à un groupe de matelots conduits par deux timoniers, délégués par les équipages des deux navires de la société ancrés au port. Puis arriva une députation de porteurs de blé en blouses noires, culottes courtes et gibus. » Viennent ensuite les grandes familles de marchands comme le consul Huneus, « marchand de bois en gros et cinq fois millionnaire ». Mann poursuit : « Ces messieurs et ces dames étaient revenus ensemble de Travemünde (ndlr : station balnéaire située à l'embouchure de la Trave sur la mer Baltique, face au Mecklembourg), où ils passaient le mois de juillet, comme la plupart des meilleures familles, et ils n'avaient interrompu leur « saison » que pour honorer le jubilé commercial des Buddenbrook. Et comme le consul Huneus se retirait, il croisa son frère, qui possédait un million de moins mais qui était en revanche sénateur. »

 Une ville libre depuis le XIIème siècle

Car à Hambourg (à laquelle Frédéric Barberousse concéda le 7 mai 1189 la charte de ville libre d'Empire, un statut qu'elle ne perdra qu'entre 1810 et 1811 lorsqu'elle est incorporée dans l'empire français sous le nom de département des Bouches-de-L'Elbe...), comme à Lübeck, les marchands ont voulu se diriger eux-mêmes et à une époque où l'Allemagne était gouvernée par une myriades d'évêques, princes et autres archiducs, les citoyens-marchands de Hambourg élisaient leurs chefs qui formaient un Sénat chargé de gouverner la ville. La nouvelle constitution de la ville libre hanséatique Hambourg, actée en 1952, préserve ce mode de gouvernement, avec un Bürgershaft élu, composé de 121 membres qui confie le pouvoir exécutif à un Sénat dirigé par un président qui exerce aussi les fonctions de Premier maire, aujourd'hui Olaf Scholz, 55 ans, ancien ministre du travail et des affaires sociales et l'une des têtes pensantes du SPD.

Même si la ville a été en grande partie détruite au cours de l'opération Gomorrhe, lancée par les forces aériennes britanniques et américaines entre le 23 juillet et le 3 août 1943 ( plus de 8 000 tonnes de bombes, 40 000 morts, un million de civils sans abri), elle a conservé de son passé quelques témoignages de cette architecture classique, inspirée des grandes demeures anglaises, le long des rives de l'Elbe, comme Jenish Haus, Ernst Barlach Haus ou la Villa Blanche de Hirschpark, construite par Johan Cesar IV. Godeffroy, descendant d'une famille de huguenots français de La Rochelle émigrée à Berlin puis à Hambourg. Il créa en 1765 la compagnie maritime Joh. Ces. Godeffroy & Sohn, que son petit-fils Johan Cesar VI (1813-1885) développa si bien, notamment vers les Antilles, l'Amérique Latine, l'Inde, l'Océan Indien, le Pacifique, l'Afrique du Sud, qu'il y gagna à Hambourg le titre de « Roi des mers du Sud ». Son fils Adolph fut l'un des co-fondateurs de la compagnie Hapag, créée en 1847 à Hambourg pour transporter les émigrants allemands vers New York (entre 1850 et 1930, cinq millions de personnes ont émigré à partir de Hambourg) et devenue aujourd'hui sous le nom d'Hapag-Llyod l'une des premières compagnies maritimes du monde. Si la compagnie Godeffroy a disparu à la fin du XIXème siècle, les patronymes d'autres armateurs qui ont fait l'histoire du port de Hambourg, sont toujours présents dans les raisons sociales des grandes maisons de commerce et de navigation comme Bernard Schulte, dont l'origine remonte à 1883 et dont le président du conseil de surveillance est Heinrich Schulte, 78 ans, figure tutélaire des armateurs privés de la ville. Ou encore le groupe Rickmers, fondé en 1837 à Bremerhaven par Rickmer Clasen Rickmers, natif de l'île d'Helgoland en mer du Nord, qui fut un chantier naval réputé pour la qualité de ses navires et une compagnie maritime à succès au milieu du XIXème, spécialisée dans le commerce avec le Japon et la Chine où il conçut des navires spéciaux pour naviguer sur le fleuve Yangtze. Rickmers Group, dirigé par Bertram Rickmers, 61 ans, opère aujourd'hui environ 130 navires et a ouvert un service autour du monde qui relie 16 ports tous les quatorze jours. Quant à la compagnie fondée par Ernst Russ, âgé de vingt-six ans, en 1893, ruinée deux fois lors des deux guerres mondiales, elle existe toujours, porte le même nom, et est dirigée par un descendant du fondateur, Robert Lorenz-Meyer, 51 ans.

Les figures de légende du commerce mondial ont profondément marqué de leur empreinte la ville de Hambourg et même si elle est aujourd'hui un port totalement ancré dans la modernité, il reste dans les bureaux des compagnies maritimes, dans les salles d'exposition du magnifique Musée maritime, sur les quais rénovés de l'ancien port, ce mélange d'audace, de goût du risque et d'esprit d'indépendance, qui caractérisent l'esprit hambourgeois.

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