Darwin : Alain Juppé durcit le ton

Mikaël Lozano

Mikaël Lozano
Drôle d'ambiance ce mercredi midi à la mairie de Bordeaux. Dans les salons de l'hôtel de ville, le maire et président de la Métropole Alain Juppé tenait une conférence de presse annoncée la veille et envoyant quelques flèches bien senties en direction du groupe Evolution, fondateur de l'écosystème Darwin sur la rive droite de Bordeaux, tiers-lieux alternatif accueillant des entreprises et des associations depuis une dizaine d'années. Evolution a transformé l'ancienne friche militaire de la caserne Niel en un poids lourd économique - les sociétés qu'il y accueille approchent en cumulé les 100 M€ de chiffre d'affaires - où la préservation de l'environnement et la sobriété sont érigées en vertus cardinales. Dans le même temps, Philippe Barre attendait en fulminant devant la mairie. Le cofondateur du groupe Evolution et architecte de Darwin avec Jean-Marc Gancille notamment venait de se voir refuser l'accès à la conférence de presse à laquelle il souhaitait assister en observateur.
Depuis plusieurs mois, la situation est tendue entre Evolution, les usagers de Darwin (surnommés les Darwiniens) et Bordeaux Métropole Aménagement, qui pilote l'aménagement de la ZAC Bastide Niel qui enserre les bâtiments de Darwin. L'incompréhension la plus totale règne entre les deux parties, avec la mairie et Bordeaux Métropole en guise d'arbitre. Evolution n'a pas ménagé ses critiques envers BMA et certains services métropolitains. Philippe Barre a toujours pris soin de ne pas mêler Alain Juppé à ces critiques, encore pas plus tard que lundi dans nos colonnes, rappelant au contraire que sans lui, Darwin n'aurait sans doute pas pu être créé.
Et c'est justement par ce point que le maire de Bordeaux a démarré ce mercredi, avec la volonté de "rétablir certaines vérités". Entouré d'Elizabeth Touton, adjointe et nommée médiatrice entre Evolution et BMA il y a plusieurs mois, du maire de quartier Jérôme Siri et du directeur général des services de la Métropole, Alain Juppé a effectivement souligné que sans le soutien de l'ex-Communauté urbaine de Bordeaux, et sans son implication personnelle, Darwin n'aurait probablement pas vu le jour, glissant au passage que la vente des terrains à Darwin s'était réalisée "30 % en-dessous du prix fixé par les Domaines". Le maire a empilé les éléments : les 2,6 millions investis par la Ville, la Métropole, la Région... dans le rachat de bureaux au sein de Darwin pour y installer la pépinière Le Campement, "les autorisations d'occupation temporaire sur la rive droite pour les Chantiers de la Garonne sur lesquelles Darwin a développé des activités commerciales, production de bière, restaurant, location de salle, et qui sont devenues caduques", la redevance de 15.000 € par an en compensation de l'AOT "consentie à tarif tout à fait préférentiel sachant qu'il s'agit d'activités commerciales". Ajoutant au passage que les AOT concernant les bâtiments occupés par le skate parc, Emmaüs et plusieurs associations s'étaient achevées en 2015 et 2016 et que le côté temporaire avait toujours été clair.
Autre "geste de bonne volonté" souligné par Alain Juppé, le rachat par la Métropole pour 3,5 M€ de ces mêmes bâtiments B17 et B18 afin qu'ils soient revendus à Evolution ou mis à disposition dans le cadre d'un bail emphytéotique. "Cette proposition est toujours sur la table" mais elle est restée sans réponse, a asséné Alain Juppé. Le maire a poursuivi en mettant sur le tapis le sujet des Magasins généreux, le site de 7.000 m2 situé en face des principaux bâtiments de l'écosystème. Darwin était sorti vainqueur de l'appel d'offres émis pour la réhabilitation du lieu.
Autre point : "Darwin occupe des espaces qui sont la propriété de BMA et qui doivent être libérés." Alain Juppé fait ici référence aux hangars B17 et B18, à la ferme urbaine Niel et aux tétrodons. Pour ces derniers, le maire de Bordeaux est clair et l'a écrit au président du Conseil départemental de la Gironde, Jean-Luc Gleyze : il n'est "pas question qu'on y fasse vivre des mineurs non accompagnés dans des boites sur le terrain d'autrui", "pour des raisons de sécurité et de salubrité" et parce que le terrain appartient à la société BMA. Clin d'œil appuyé d'Alain Juppé : "Je suggère par exemple l'implantation d'une structure ad hoc dans les Magasins généreux qu'Evolution doit rénover sur le site voisin." Même s'il estime qu'il serait "raisonnable de la déplacer", Alain Juppé se dit "prêt, malgré les avis contraires des services et de certains élus, à examiner la question de la ferme urbaine Niel". Le cas échéant, elle pourrait être préservée de la destruction alors qu'elle doit être remplacée par un parking.
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Par le passé, Alain Juppé avait déjà sermonné Evolution. Cette fois la prise de parole est bien plus ferme. Le maire de Bordeaux entend "trouver un accord à l'écart du battage politico-médiatique. Assez de fake news ! Assez d'injures contre BMA ! Darwin doit se développer mais dans le respect de la loi."
Croisé à quelques pas de la mairie au sortir de la conférence de presse, Philippe Barre a défendu point par point tous les aspects soulevés. Le faible coût de redevance liée à l'AOT des Chantiers de la Garonne ? "On n'est pas avantagé. On paie plus cher que celle de la guinguette Chez Alriq à proximité et je demande à voir ce qui se fait pour les autres activités similaires sur la rive droite." La décote de 30 % au moment d'acheter les terrains de Darwin ? "C'était le prix du marché il y a 9 ans. Le terrain était pollué et on a assumé nous-mêmes toute sa dépollution. Et BMA a acheté pour moins cher que nous."
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L'absence de réponse d'Evolution alors qu'Alain Juppé dit avoir proposé deux solutions, vente ou bail emphytéotique, pour le devenir des bâtiments B17 et B18 abritant le skate park et Emmaüs notamment ? "On a envoyé une réponse par courrier avec accusé de réception il y a un mois, disant que les deux solutions nous conviennent. Aucune nouvelle depuis." La place non libérée par les tétrodons alors qu'Evolution s'était engagé à le faire ? "On attend un titre, une AOT de six mois, peu importe, qui verrouille la question des bâtiments B17 et B18 le temps que l'accord soit finalisé." Etc, etc. Pour Philippe Barre, Alain Juppé est "sincère mais il est victime de blocages de son administration". On aimerait bien pouvoir dire que la situation va se débloquer à court terme, mais il reste encore un peu de chemin pour que toutes les parties s'entendent. Le maire de Bordeaux dit ne plus avoir confiance en les dirigeants d'Evolution. Mais il a jugé constructive la rencontre qu'il a eue avec la nouvelle médiatrice désignée par Darwin, Nathalie Bois-Huyghe, présidente de l'association qui pilote le lycée Edgar-Morin.
Mikaël Lozano