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"Ne pas avoir à choisir entre une santé aux mains des Gafa et une santé au rabais"

Photo de Mikaël Lozano

Mikaël Lozano

Publié le 19 mars 2019 à 05:00 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:50

Le docteur Clément Goehrs est cofondateur de Synapse Medicine

Le docteur Clément Goehrs est cofondateur de Synapse Medicine

Synapse Medicine

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Synapse Medicine annonce avoir bouclé sa première levée de fonds, d'un montant de 2,5 millions d'euros. La startup bordelaise lance aujourd'hui la commercialisation de sa plateforme d'intelligence artificielle destinée au bon usage des médicaments. Son CEO médecin et cofondateur, Clément Goehrs, dévoile dans cet entretien pour La Tribune les ressorts de la plateforme, sa stratégie de déploiement international et fait part de sa crainte d'une santé qui serait, demain, aux mains des géants américains du...

La Tribune : Comment résumer la proposition de valeur de Synapse Medicine, fondée en juin 2017 ?

Dr Clément Goehrs : Synapse Medicine a beaucoup été résumé au début comme un outil permettant de détecter les mauvaises interactions médicamenteuses mais la plateforme est plus complexe que cela. Son but est de favoriser le bon usage des médicaments. Autrement dit, à aider le médecin à les prescrire, le pharmacien à les délivrer et le patient à les prendre. Ces informations sur les médicaments, elles existent un peu partout et elles sont très majoritairement écrites. L'écueil est qu'elles sont très nombreuses et qu'elles évoluent très vite. Notre plateforme a donc été bâtie, à l'issue d'une phase de R&D menée en collaboration avec l'Inserm et le CHU de Bordeaux, avec plusieurs briques d'intelligence artificielle pour être capable de lire cette littérature scientifique de manière automatique, de traiter les informations et de les rendre disponibles très rapidement. Cet outil à destination des professionnels de santé est lancé commercialement aujourd'hui à l'issue de six mois de test menés avec 350 médecins. Cette approche de co-construction était logique en ayant, qui plus est, deux médecins parmi les cofondateurs.

L'inflation de documentation scientifique sur les médicaments n'est plus soutenable pour un médecin ?

Non car la médecine se complexifie à une vitesse exponentielle. En 1980, la connaissance médicale doublait tous les sept ans. En 2010, tous les trois ans et demi. En 2020, on estime qu'elle doublera tous les 72 jours. Il est donc devenu très complexe de prescrire les bons médicaments, à la bonne dose, en incluant de multiples facteurs, et très chronophage de se documenter correctement. Pour les médecins, accéder à une information juste et fiable rapidement devient un défi, face aux 30.000 médicaments qui existent sur le marché. Aujourd'hui, la réalité est que certains plongent dans leur Vidal quand d'autres ouvrent le moteur de recherche de Google au moment de la prescription. Plus de 80 % des médecins disent déjà utiliser leur smartphone pour les aider à prescrire. C'est une tendance lourde déjà bien ancrée.

Comment fonctionne la plateforme ?

Elle est accessible en mode SAAS à partir de n'importe quel appareil connecté à Internet : ordinateur, smartphone, tablette... Le médecin a la possibilité de poser sa question en langage naturel et fait son choix entre une réponse courte, très synthétique, et une réponse plus longue car détaillée. La source de l'information communiquée est systématiquement mentionnée. La plateforme, remise à jour quotidiennement, rassemble plus de 900 millions d'informations sur les médicaments et gère une cinquantaine de catégories de questions, allant de la simple posologie d'un médicament à des choses beaucoup plus complexes. L'objectif pour le médecin est double : gain de temps et fiabilisation de la prescription.

La plateforme offre un second niveau qui s'adresse aux médecins qui reçoivent des nouveaux patients, aux gériatres qui s'occupent de personnes âgées bénéficiant souvent de prescriptions multiples, aux services d'urgence... Avec son smartphone ou sa tablette, le professionnel de santé peut prendre en photo l'ordonnance, à la condition qu'elle soit imprimée et pas manuscrite. Le système reconnaît les noms des médicaments et analyse l'ordonnance, détectant automatiquement les interactions entre les molécules, les contre-indications, les effets secondaires... et liste les liens vers les publications scientifiques correspondantes. L'étape suivante sera de proposer automatiquement des alternatives pour améliorer le traitement ou réduire les risques. Mais dans tous les cas, ce sera toujours au médecin de prendre la décision.

La France puis les USA dans le viseur

Vous annoncez aujourd'hui la première véritable levée de fonds de la startup, à hauteur de 2,5 millions d'euros, dix-huit mois après la création de Synapse Medicine. Qui sont vos investisseurs ?

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Il faut souligner que nous faisions déjà du chiffre d'affaires grâce à plusieurs partenariats, notamment avec des industriels de la santé. Cela, plus le soutien depuis le début du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine et de Bpifrance, a contribué à faciliter cette première levée menée par XAnge avec la participation de BNP Invest, Kima Ventures, nos deux soutiens historiques, d'un fonds américain et enfin de plusieurs business angels. Le chiffre d'affaires initial a montré aux investisseurs que l'on avait une technologie brevetée et un produit déjà opérationnel et utilisé par des professionnels. Ce tour de table va nous permettre de soutenir notre croissance, de renforcer l'équipe qui devrait passer de 15 personnes actuellement à 20 d'ici la fin de l'année, et d'enrichir la plateforme avec de nouvelles fonctionnalités.

La présence d'un fonds américain n'est pas anodine.

Non car nous assumons cette ambition américaine. Les Etats-Unis consacrent 17 à 18 % de leur PIB à la santé, les médicaments y coûtent parfois extrêmement chers, la crise des opioïdes y est très forte... Nous recherchons l'hypercroissance grâce un modèle cross-boarder conservant la R&D en France. Nous voulons débuter en France pour y faire nos preuves rapidement et monter encore en compétence sur plusieurs sujets techniques puis, dans 18 à 24 mois, attaquer fortement le marché américain.

Les investisseurs, et les médias aussi d'ailleurs, en font des tonnes autour de l'intelligence artificielle. Les analyses semblent pourtant montrer que peu de startups utilisent vraiment les techniques d'IA. Comment vous positionnez-vous dans la cacophonie ambiante ?

Il y a eu effectivement beaucoup de bullshit autour de l'IA. On arrive maintenant à une période où les choses se stabilisent et où elle sert à quelque chose. Notre propre définition de l'intelligence artificielle est un système capable de s'adapter au changement. La plateforme de Synapse Medicine déploie plusieurs briques technologiques d'IA, entre autres des réseaux de neurones et d'autres blocs comme des modèles de raisonnement automatique. Notre « métier » jusqu'à présent été d'ingurgiter des notices, des recommandations d'agences de santé... et de réussir à faire comprendre à des algorithmes ces textes écrits par des humains. Tout cela prend du temps et je milite pour que cet aspect soit bien compris dans le monde des startups de la santé : on reste dans le monde médical et il ne faut pas l'oublier. Si on se trompe, la possibilité de mettre la vie des patients en danger est réelle.

"Il est urgent de réagir"

Fondamentalement, vous êtes en lutte contre une prédominance potentielle des géants du numérique, ceux qu'on appelle les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) dans le secteur de la santé. Comment décrivez-vous la situation ?

Tout l'enjeu, c'est que les patients européens n'aient pas, dans 20 ans, à choisir entre une santé aux mains des Gafa, et une santé au rabais. Ce secteur donne l'impression d'être protégé mais c'est un mirage. Les patients iront là où ils ont le plus de chances d'être bien soignés. S'il faut pour cela cocher une case stipulant qu'ils acceptent de livrer leurs données de santé aux Gafa, ils le feront. Ces acteurs savent déjà tout de nos comportements sur Internet. Il suffit d'imaginer ce qui peut arriver s'ils y ajoutent nos données de santé... Le risque est de se réveiller dans cinq ans avec des cliniques Apple et des algorithmes Google partout. Je n'ai rien contre les Gafa mais il ne faut pas se leurrer : ils n'ont pas l'exigence éthique nécessaire lorsque l'on parle de santé. Il est urgent de réagir et de faire émerger des acteurs européens, menés par des médecins.

Les Gafa ont déjà une avance technologique énorme. Lorsqu'une équipe de Google se pointe dans un hackathon, elle bat largement toutes celles des acteurs traditionnels de la santé. La FDA (Food et drug administration, l'agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, NDLR) autorise un seul algorithme de lecture des fonds d'œil à être dispensé de relecture par un humain : c'est celui de Google. Amazon, associé à Berkshire Hathaway et JPMorgan Chase, est en train de montrer aux USA son propre système de santé, baptisé Haven, pour les 1,2 million de salariés des trois entreprises et leurs proches. Son propre système de santé ! Deux cliniques ont été construites par Apple pour accueillir ses employés. Ils ne font pas ça pour le bien-être de leurs salariés mais pour affiner leurs produits.

Comment arbitrer alors entre la nécessité d'aller vite pour s'imposer sur le marché de l'IA en santé, et le temps long qu'obligent la prudence et les protocoles de recherche ?

C'est effectivement un dilemme et il faut des arbitrages permanents. Notre réponse a été de sortir un produit rapidement même s'il ne répond pas à l'ensemble des besoins pour le moment, et de le faire évoluer en co-construction avec les professionnels de santé. Si on reste de notre côté à faire de la R&D, ça n'aboutira à rien. Et je n'ai pas la prétention de savoir quelle tête aura notre plateforme dans 10 ans.

L'absence de marché global européen de la santé, avec autant de réglementations que de pays, est-elle compatible avec un déploiement rapide ?

Non et c'est bien pour ça qu'on n'attaquera pas l'Europe en priorité. Les systèmes de santé y sont extrêmement différents économiquement parlant, et ça aura plus de sens pour nous de nous attaquer aux USA, au Japon... Un acteur de la santé qui choisirait après ses premiers pas de se déployer en Europe aurait beaucoup de courage, mais l'énergie nécessaire ne me paraît pas soutenable. Ma conviction personnelle est qu'il faut d'abord être fort dans un marché unifié comme les Etats-Unis. C'est exactement ce qu'a fait Spotify dans le streaming musical, qui est parti de Suède pour aller damer le pion à Apple Music sur son marché domestique avant de partir à la conquête du reste du monde.

L'Europe reste à la traine par rapport à ce qui se passe aux Etats-Unis ou en Asie mais les levées de fonds conséquentes se multiplient sur le continent et les fonds étrangers regardent plus sérieusement ce qui se passe en France. Comment l'expliquez-vous ?

Dans la Silicon Valley par exemple, embaucher et faire travailler une équipe coûte trois fois plus cher qu'en France. Je ne pourrai pas y faire travailler un développeur junior pour moins de 130.000 dollars par an. Deux médecins employés, c'est 1 million de dollars. Et ainsi de suite... Le coût d'une boîte en Californie ou à New York est stratosphérique et les charges fixes sont délirantes. Les grands fonds d'investissement commencent à se rendre compte que le même dollar investi de part et d'autre de l'Atlantique ne génère pas la même productivité au sein des startups. L'Europe voit donc de plus en plus de tours solides se dérouler. Pour moi, cette problématique d'un sous-financement chronique européen tend à se résorber. En revanche, le principal problème aujourd'hui est celui d'un écosystème local qui nous serine d'être prudents.

Par allergie au risque ?

Je suis fan de Paul Graham, qui a cofondé la structure Y Combinator, et de ce qu'il dit sur l'atmosphère des villes. Il relate qu'à San Francisco par exemple, quand tu as levé des fonds, on te pousse à devenir plus gros et à surperformer. En France, ce n'est pas ce que te dit l'écosystème. Je ne suis pas sûr que ce soit une aversion au risque, plutôt une mauvaise compréhension du fait des différents modèles de développement possibles pour une startup. Attention, je ne crache pas dans la soupe : Synapse a été très bien soutenue ici et je suis persuadé qu'il est bien plus confortable de créer une startup maintenant en France plutôt qu'il y a dix ans.

Le développement de l'intelligence artificielle dans le domaine de la santé fait-il craindre aux médecins d'être remplacés à terme ?

Non car ils ont bien compris que l'IA propose des outils d'aide à la décision avec une précision très grande et des mises à jour régulières. Mais la décision reste entre leurs mains. Il y a eu beaucoup de bullshit autour de l'IA mais on est parti pour 20 ans d'innovations. Le deep learning (technique d'intelligence artificielle, NDLR) révolutionne beaucoup de choses car il permet de traiter de l'image et du texte. Or le texte, c'est le support majeur de la documentation médicale. Cela prendra du temps mais des applications concrètes sortiront. L'enjeu, c'est qui sera derrière ces applications.

Il ne se passe pas une semaine sans que l'on apprenne le suicide d'un personnel de santé en France. Les effectifs sont sous pression constante, pression financière et pression des effectifs. Comment voyez-vous la situation évoluer et quel rôle peuvent jouer les outils technologiques ?

Je tiens d'abord à souligner que le projet de loi santé en cours est l'un des plus ambitieux depuis longtemps. Le défi majeur est la baisse de la démographie médicale dans un contexte de vieillissement de la population. On est aujourd'hui à un tournant. Mais pour avoir vu ce qu'il se passe ailleurs dans le monde, on peut se dire que l'on a encore en France un très beau système de santé même s'il est loin d'être parfait. En revanche, je suis très inquiet pour les soignants et c'est une des raisons qui ont motivé la création de Synapse Medicine. On ne doublera pas demain le nombre de médecins, il n'y aura pas de solution miracle : ce sera la conjonction de plusieurs sujets qui permettront de faire face au défi d'une population vieillissante. Les assistants médicaux sont une brique parmi d'autres. Face aux Gafa, on ne pourra pas demander éternellement aux personnels soignants de se donner corps et âmes. J'ai le sentiment d'un début de prise de conscience. Mais je ne comprends toujours pas comment on peut mettre aussi peu d'argent dans le système de santé. Même le calcul économique est limpide : une population en meilleure santé est plus productive !

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Mikaël Lozano

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