Le "bio", nouveau crédo du management

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Copyright Reuters (Crédits : Albert Caen)
Comme la terre, la ressource humaine a, elle aussi, bien besoin d'être cultivée avec respect.

Le baromètre Ipsos sur la motivation et le bien-être des salariés laisse peu de place au doute : 2011 annonce un net décrochage de la satisfaction professionnelle avec des scores historiquement bas (voir « La Tribune » du 5 avril). Alors que se déroule actuellement la Semaine du développement durable, il semblerait que, sur le terrain du management aussi, il soit urgent d'emprunter un chemin plus « écolo ». Devenir un « manager bio », voilà l'enjeu des prochaines années. De la même façon qu'un agriculteur bio prend soin de la terre et de ses ressources, la ressource humaine a, elle aussi, bien besoin d'être cultivée avec respect. Prendre en compte le rythme biologique des individus, c'est ne pas chercher à dynamiser les rendements à tout-va avec des engrais chimiques : on stoppe les adjuvants d'énergie artificielle de la machine à café, mais aussi l'avalanche de réunions et d'e-mails censés dynamiser les troupes. On gère des temps de jachère dans l'équipe sans demander toujours aux mêmes des efforts, on prend le temps de laisser mûrir des projets, on veille à ne pas prendre des décisions qui provoqueraient de mauvaises réactions en chaîne, en amont comme en aval. Simple utopie ? On le sait désormais, dans les risques psychosociaux, l'organisation est tout aussi responsable que les individus qui la composent. C'est donc bien d'un écosystème qu'il s'agit. « C'est en faisant en sorte que l'ensemble de l'écosystème de son collaborateur soit respecté - à la hauteur bien sûr de ses possibilités et sans se montrer non plus intrusif - que le manager bio obtient le meilleur ?rendement? de son collaborateur », plaide Jérôme Ballarin, dans son ouvrage « Travailler mieux pour vivre plus ». Les résultats « miraculeux » obtenus avec les engrais minéraux et les pesticides ont occulté trois questions essentielles : à quel coût énergétique ? À quel coût écologique ? À quel coût humain ? De même, la course au profit des entreprises engendre aujourd'hui un coût de démotivation et de défiance généralisé.

Pierre Rabhi, pionnier de l'agriculture bio et écrivain, intervenait le week-end dernier à l'Unesco aux débats de l'Université de la Terre pour, au-delà de la préservation de la Terre, se porter vers celle de l'homme et sortir d'une « logique sans âme ». S'adressant à chaque individu « pour qu'il prenne conscience de l'inconscience », il prône une mutation, hors des pièges de la volonté de puissance et de domination. Ce penseur de notre humanité appelle à une révolution des esprits, une responsabilisation et une transformation intérieure.

Reste à mettre en place des démarches « responsables ». À commencer par une nouvelle forme de dialogue dans les entreprises, privilégiant le temps long et constructif. La viscosité du marché du travail et l'incapacité des salariés à se projeter qui en découle appellent un changement de posture de la part des organisations. Le « soyez acteur de votre carrière » sonne comme une injonction paradoxale à l'heure où le système ne donne plus à l'individu les moyens de son autonomie. Désormais, comme dans une agriculture raisonnée, il faut aider les managers à prendre soin des collaborateurs. Non pas par une démarche « psychologisante » mais concrète et centrée sur le travail, faite d'attention et de valorisation, de solidarité et de capacité à donner des signes de reconnaissance mais aussi de l'information : partage des enjeux, des difficultés, débat autour du « comment on travaille ensemble » et surtout du « pourquoi on agit ainsi ». C'est dans ce « pourquoi » que les objectifs pourront être partagés et la confiance nourrie. Mais c'est aussi dans la capacité à élaborer des propos autour des dysfonctionnements. À partager plus sur ce qui ne va pas que sur ce qui fonctionne bien. Enfin, comme dans la démarche écologique des petits pas responsables, il s'agit de s'appliquer à soi-même, entre collègues, une bienveillance quotidienne. Comme d'éviter, par exemple, la mauvaise blague que rappelle Jérôme Ballarin, lancée à celui ou celle qui court à 18 heures chercher son enfant à la crèche : « Tu prends ton après-midi ? » ; mauvaise graine plantée dans un sol déjà surchargé en culpabilité. De simples maladresses comme celles-ci, aux changements imposés d'en haut sans concertation aucune, ce sont tous ces champs qu'il faut veiller à cultiver autrement. « Nous pouvons manger bio, recycler notre eau, nous chauffer solaire et... exploiter notre prochain. Ce n'est pas incompatible », constate Pierre Rabhi, dans son dernier livre paru aujourd'hui « Manifeste pour la Terre et l'Humanisme » (Poche Actes Sud). « Seul le changement par l'éveil de la conscience nous sauvera », conclut-il. À condition de mutualiser nos efforts.

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Commentaires
a écrit le 11/04/2011 à 9:19 :
"Aider les managers à prendre soin des collaborateurs" : un beau programme en perspective !

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