Dans son rapport annuel, l'instance indépendante déplore un ralentissement des efforts de la France en matière de baisse d'émissions. L’incertitude politique empêche un certain nombre de lois environnementales de voir le jour, voire a fait reculer certaines mesures « bonnes » pour l’écologie.
La canicule sous laquelle la France a suffoqué cette semaine donne une certaine résonance au propos. Ce jeudi, le Haut conseil pour le climat (HCC) présenté son très attendu rapport annuel, dans lequel il évalue l'action publique du pays en matière de climat. Et ce, durant l'année 2024.
Le verdict de Jean-François Soussana, président de l'instance indépendante, est clair : « Nous sommes inquiets. Bien qu'enclenchée depuis plusieurs années, la décarbonation ralentit en France. »
La décarbonation de la France au ralenti
Preuve à l'appui, fournie par le rapport : en 2024, les émissions de gaz à effet de serre territoriales brutes de la France (hors puits de carbone du secteur UTCATF) sont en baisse de 6,9 millions de tonnes en équivalent CO2, par rapport à 2023. Soit un recul de -1,8 %. En comparaison, la réduction observée entre 2022 et 2023 était de 27 Mt éqCO2, soit -6,7 %.
« C'est d'autant plus embêtant que le deuxième budget carbone de la France (2019-2023), avait été respecté, avec une marge de 4 % », précise à La Tribune l'ingénieur agronome, membre du Giec et directeur de recherche à l'INRAE.
D'ici à 2030, le rythme de réduction du total des émissions brutes tricolores doit donc « doubler », insiste la longue étude. Et ce, dans un contexte où « les événements climatiques extrêmes s'intensifient en France », avec des conséquences sur la santé des populations, mais aussi un grand nombre de secteurs économiques. Notamment le BTP, assez en retard, qui doit, selon le HCC, multiplier la baisse de ses émissions par 9,3. Ou encore le secteur des déchets qui doit faire... 29 fois plus d'efforts pour se décarboner.
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Émissions importées et dépendance au pétrole
Pour réellement faire baisser la facture carbone française, l'étude recommande de s'attaquer à deux postes d'émissions prioritaires. « Plus de la moitié de l'empreinte carbone française est due aux importations », liste le HCC. Ces émissions dites « importées » n'ont cessé d'augmenter depuis 2016 (sauf en 2020, année du Covid et 2023).
La faute aux émissions des transports internationaux (aérien, maritime) qui continuent d'augmenter, selon le Citepa : +5 et +14 %, respectivement, entre 2023 et 2024. L'usage de combustibles fossiles importés représente en France « près deux tiers des émissions brutes territoriales » pointent aussi le HCC. Pour lui, la sortie du pétrole doit donc intervenir au plus tard en 2045.
L'incertitude politique, fautive
Qu'est-ce qui explique cette décélération des efforts de la France en matière de décarbonation ? À cette question, la réponse du Haut conseil pour le climat est là aussi sans équivoque : « Le cadre d'action publique a pris un retard important ». En cause ici, l'incertitude gouvernementale et budgétaire de la France, qui depuis un an, ralentit la fabrique des lois, notamment environnementales.
Deux législations « doivent être publiées rapidement » insiste le haut conseil : la troisième loi de « Programmation Pluriannuelle de l'Énergie » (PPE3), et la troisième « Stratégie Nationale Bas Carbone » (SNBC3), qui, bien qu'en cours d'élaboration, n'ont toujours pas été publiées. « Cet affaiblissement du pilotage a empêché les particuliers, les acteurs économiques et les territoires de s'engager dans la transition », juge sévèrement le document.
Le HCC va encore plus loin en pointant des reculs « sur des mesures rencontrant pourtant du succès », comme « Ma Prime Rénov » et le « leasing social » permettant aux plus modestes d'acheter une voiture électrique.
« Derrière tout cela, le risque est de remettre en question la lisibilité et la crédibilité de la politique climatique de la France », déplore Jean-François Soussana, auprès de La Tribune. « Nous savons que l'équation budgétaire du gouvernement actuel est compliquée. Mais un engagement plus fort de l'État sur le climat donne un cap et sécurise la population. C'est un enjeu régalien, et non partisan politiquement ».
Intérêts économiques du climat
Et le président du HCC d'ajouter qu'une politique climatique ambitieuse est aussi « une garantie » pour le PIB de la France. « Chaque degré de réchauffement réduirait le PIB mondial de 12 % environ, et un scénario tendanciel de réchauffement impliquerait une perte de 25 % », rappelle à ce sujet le rapport. En d'autres mots : le coût de l'inaction climatique est bien supérieur à une vraie politique climatique.
Pour Nicolas Berghmans, directeur du programme à l'Institut du développement durable et des relations internationales, les gros acteurs industriels français (métallurgie, cimenterie, chimie, etc) sont particulièrement « demandeurs d'un cap clair, car ils souhaitent électrifier leurs usages, en abandonnant les énergies fossiles ». Pouvoir acheter de l'électricité verte, moins chère que le gaz ou le pétrole, est donc « crucial », selon lui. En retardant le vote de la PPE3, une loi qui influence indirectement les prix de l'énergie via ses choix de mix énergétique, le gouvernement et le parlement ont donc une influence économique concrète sur ce secteur.