La patience est parfois la marque des vrais insurgés. L'outil des révoltés méthodiques, qui construisent une œuvre sans perdre de vue leur rage. Marco Bellocchio creuse ainsi son sillon de film en film, exhumant un à un les démons de la société italienne. En presque soixante ans de carrière, toutes les névroses du pays ou presque sont passées à la moulinette de l'esprit corrosif du réalisateur. Famille (Les Poings dans les poches, 1965), bourgeoisie (La Nourrice, 1999), fascisme (Vincere, 2009), terrorisme (Buongiorno, notte, 2003), mafia (Le Traître, 2019)... À 83 ans, cet immense cinéaste ne se lasse pas de décortiquer la corruption des puissants, le règne de l'argent ou le poids de la religion sur les corps et les âmes.
La religion, justement. Celle-ci occupe une place de choix parmi ses thèmes fétiches. Après avoir traité la béatification d'une mère dans Le Sourire de ma mère (2002) et réglé ses comptes avec son éducation religieuse dans Au nom du père (1972), Marco Bellocchio y revient avec L'Enlèvement (Rapito). Il se penche sur un fait divers qui fit scandale bien au-delà de Rome, en 1858 : l'affaire Edgardo Mortara, un garçon juif de 6 ans arraché à sa famille. Baptisé secrètement et sans les formes par une nounou catholique et naïve qui veut « lui éviter les limbes », l'enfant juif est alors considéré par l'Église de Pie IX comme un petit catholique qui doit suivre une éducation chrétienne. L'inquisiteur de Bologne ordonne son « enlèvement » à sa famille et son intégration dans la maison des catéchumènes, au Vatican.