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Économie - La Tribune Région Sud

Bruno Grandjean : "Les industriels doivent être militants de leur cause"

Photo de Laurence Bottero

Laurence Bottero

Publié le 18 novembre 2018 à 14:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:17

Bruno Grandjean, président de l'Alliance industrie du futur

Bruno Grandjean, président de l'Alliance industrie du futur

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Une industrie française connectée et innovante, c'est ce que promeut l'Alliance Industrie du futur. Mais pour y parvenir, son président exhorte à un changement radical, axé sur une fiscalité adaptée et un engagement des industriels pour rendre leurs métiers attractifs.

LA TRIBUNE - Entre la naissance de l'Alliance Industrie du futur en 2015 et aujourd'hui, où en est-on ?

BRUNO GRANDJEAN - On part d'une situation très mauvaise. L'image de l'industrie est encore celle du taylorisme, avec des situations dégradées qui s'empilent. Il existe un passif énorme à gérer en termes d'image de marque. Nous avons 150 ans à rattraper. Pourtant la relation homme-machine s'est équilibrée, l'homme n'est plus soumis à la cadence de la machine, qui est devenue plus flexible, il se concentre aujourd'hui sur des tâches à valeur ajoutée. Or l'industrie est encore perçue comme un secteur sans avenir. Il faut dire que la France n'a pas une proximité naturelle avec son industrie.

Il faut aussi reconnaître que nous, industriels, n'avons pas su tenir le bon discours. Il existe une forme d'autocensure, de prise de distance, par nos organisations professionnelles notamment, qui sont restées plus 3.0 que 4.0.

Parmi les initiatives organisées pour promouvoir l'industrie du futur, l'Usine extraordinaire est aussi une façon de recréer le lien entre l'industrie et toutes les composantes de la société...

Il faut gagner le combat des préjugés. L'image de l'usine est encore perçue trop négativement. Travailler en usine est vu comme quelque chose de pénible. Et cette image, ces préjugés touchent nos élites. L'Usine extraordinaire doit être le catalyseur d'une réaction qui permet de voir l'usine sous son meilleur jour. L'usine est une aventure inclusive où l'on réalise un produit de qualité, à l'heure... Il n'y a pas de bullshit job dans l'industrie. C'est aussi une communauté soudée. Il n'y a qu'à voir ce que provoquent les annonces de fermetures d'usines. Si c'était l'enfer, la mobilisation générale à laquelle on assiste n'existerait pas. L'industrie est l'avant-garde de l'économie française dans la mondialisation. On joue la "coupe du monde de l'industrie". Il y a une bagarre culturelle à mener auprès des élites, de certains médias, de grands patrons. La France n'est pas perçue comme une terre industrielle. La question à se poser est : veut-on conserver une industrie ou pas ? Si l'on décide de garder une industrie forte, alors il faut s'en donner les moyens. Il s'agit aussi d'innovation. Il faut retrouver une relation apaisée, mature, avec le progrès technique. Tout n'est peut-être pas bon, mais tout n'est pas mauvais non plus.

L'illustration d'un article récent sur l'industrie avec une photo montrant une usine aux cheminées crachant une fumée noire a récemment provoqué des réactions sur Twitter. La preuve concrète d'une image de l'industrie qui a du mal à évoluer ?

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La cheminée est assez symbolique. Elle est devenue la connotation d'une usine sale. Le maire d'une ville à côté de chez moi, où l'usine a fermé, a allumé un feu au sein de la cheminée, sorte de poumon de l'entreprise. Une cheminée qui ne fume pas, ce sont des emplois en moins, une communauté qui souffre. Pour une grande partie de la population, l'usine est un lieu de subordination. Or l'usine est un lieu où on travaille de plus en plus en équipe, où le turn-over est faible, où les salaires sont supérieurs à la moyenne. C'est une communauté humaine qui fonctionne, où il existe une sorte de méritocratie.

L'industrie dans certaines filières fait travailler les grands groupes avec les PME. Parfois aussi avec les startups. Le "pair à pair" est-il la meilleure façon de faire évoluer les entreprises ?

Il y a parfois eu un vrai combat entre donneurs d'ordre et fournisseurs. Aujourd'hui cela a évolué. L'aéronautique, notamment, a fait en sorte que chacun y trouve son compte ; l'automobile aussi a mûri sur le sujet. Il existe un besoin de solidarité dans l'ensemble de la chaîne de valeur. Car la pression pour délocaliser reste présente. Il faut arriver à coconstruire ensemble.

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[La France va devoir se bagarrer pour ne pas être distancée par ses concurrents européens. Crédits : iStock]

Le message qui exhorte les entreprises à aller vers l'industrie du futur passe-t-il dans les territoires ?

Les PME se bagarrent pour garder des activités dans leurs territoires. Mais elles sont fragiles, leurs marges sont au-dessous de la moyenne de leurs voisins européens. La vraie problématique, c'est que la France redevienne une terre d'usines. Pour cela, les deux solutions se nomment fiscalité et attractivité. Il faut redonner une image positive de l'industrie en France.

La labellisation "Vitrines Industrie du futur" que l'AIF délivre n'est-elle pas un encouragement pour les entreprises à s'engager dans une démarche d'Industrie du futur ?

Nous sommes dans un monde compliqué, en recherche de repères. Les Vitrines du futur fonctionnent un peu comme des modèles pour ceux qui cherchent des valeurs, pour ceux qui demandent à participer à ce travail de pédagogie. Il ne faut pas s'y tromper, tous les autres pays - la Suisse, l'Allemagne, la Chine, la Thaïlande, la Corée - disposent aussi de plans axés sur l'Industrie du futur.

L'Industrie du futur signifie faire monter en compétences les salariés des entreprises mais aussi séduire les jeunes. Comment faire et quels sont les freins ?

Pour ce qui concerne le recrutement des jeunes, c'est clairement sur l'image qu'il faut travailler. L'industrie française ne sera forte que si les jeunes ne l'oublient pas. Pour ce qui touche à nos équipes, en interne, il y a beaucoup à faire dans la montée en compétences, afin de leur faire passer le cap de l'appréhension. Lorsque de nouvelles machines arrivent dans l'entreprise, il faut faire comprendre aux salariés que ce n'est pas du remplacement, mais de la mutation. Ils ne doivent pas culpabiliser de travailler dans une usine. Et le numérique, c'est de la technologie mais c'est aussi de l'accès à l'information qui vient déstabiliser les hiérarchies pyramidales.

La relance du suramortissement est-elle un bon signe ?

La fiscalité reflète ce que l'on estime être mal ou bon. La France a une fiscalité d'avant l'industrie, qui pénalise la production. La France taxe le made in France, elle a une fiscalité du post-industriel, une fiscalité de l'ancien temps. Le suramortissement représente donc une petite soupape. Il existe un vrai sujet de basculement vers une fiscalité de partage du bénéfice. Il y a un réel problème de directive fiscale qui n'est pas en phase avec l'objectif de conquête industrielle. Il faut une trajectoire de baisse de la fiscalité d'ici à l'année prochaine, sinon la France va manquer le train de l'Industrie du futur.

L'élan doit-il venir du gouvernement ou des industriels ?

Il doit venir des industriels. Si nous demandons plus de liberté, nous devons assumer plus de responsabilités. Ce n'est pas pour dire que l'État n'a aucun rôle à jouer. L'Europe aussi à un rôle à jouer en matière de cybersécurité. Mais c'est à la communauté des industriels de se prendre en main, de montrer sa force. L'État n'a pas le monopole de l'intérêt général. J'appelle à une révolution. L'industrie pleurniche auprès de l'État, exige de la commande publique. Certains se plaignent de l'absence de ministre de l'Industrie au gouvernement, mais ce n'est pas cela le principal problème de l'industrie. Si les métiers de l'industrie ne sont pas suffisamment attractifs, la faute en revient aux industriels.

L'Alliance Industrie du futur, La Fabrique de l'industrie, la French Fab... : n'y a-t-il pas trop d'initiatives autour de l'Industrie du futur, au point de créer une confusion ?

Il existe sans doute une certaine confusion causée par la multiplicité des initiatives. C'est globalement positif mais elles doivent être coordonnées et elles doivent être pilotées par les principaux intéressés, par les industriels eux-mêmes. Les industriels doivent devenir militants de leur cause. C'est à nous de faire le job.

On évoque souvent l'Allemagne, mais qui sont les concurrents de la France en Europe ?

Nous sommes dans une zone économique de concurrence libre. Il n'y a pas de protection nationale. En entrant dans l'Europe, on a mis la barre haut. Le problème français, comme on le dit parfois, est d'avoir les coûts de l'Allemagne mais les produits de l'Espagne. On part de loin. La France est à la troisième place européenne. Il faut le dire. Nous sommes derrière l'Italie qui est un pays très exportateur. Le défi, très fort, c'est vraiment la "coupe du monde de l'industrie". C'est une alchimie, c'est un travail à mener sur une génération. C'est accepter la bagarre. Nous avons une capacité d'innovation intacte, mais il s'agit de nous mettre au travail. Les autres pays ont aussi compris les opportunités qu'apportent le numérique et la transition énergétique. L'industrie du futur, c'est l'ambition de notre génération. Ça doit être une cause nationale.

Si on se projette à cinq ans, comment envisagez-vous l'industrie ?

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La France aurait un commerce extérieur ayant su rebondir ; une balance commerciale équilibrée devrait d'ailleurs être un objectif. Elle verrait des champions nationaux retrouver le goût d'investir en France. Elle verrait des PME devenir des ETI. Elle saurait mettre en valeur ceux qui investissent. L'industrie serait restée ouverte sur le monde et conquérante. Le made in France aurait une autre image à l'étranger qui ne serait pas uniquement synonyme de qualité de vie et de luxe. Il y aurait un travail de bonne intelligence entre les chercheurs et les entreprises. Et la France serait vue comme un pays technologique.

Propos recueillis par Laurence Bottero

Laurence Bottero

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