Covid-19 : "Je suis coincé dans cet enfer de misère", ou quand la pauvreté s'installe

 |  | 1673 mots
Lecture 9 min.
Photo d'illustration. Le premier confinement du printemps a plongé Xavier Chergui, un Français de 44 ans suivi par l'AFP, dans la précarité.
Photo d'illustration. Le premier confinement du printemps a plongé Xavier Chergui, un Français de 44 ans suivi par l'AFP, dans la précarité. (Crédits : Reuters/Regis Duvignau.)
Sauter des repas, vivre avec des dettes, retourner chez ses parents: la précarité est souvent devenue leur quotidien. Après la première vague de l'épidémie de Covid-19, des employés du tourisme, de l'aérien ou de la restauration - privés subitement d'emploi - avaient confié leur désarroi. L'AFP les a retrouvés.

Avec la crise liée au coronavirus, le nombre de personnes dans le monde vivant dans l'extrême pauvreté devrait s'élever à 150 millions d'ici 2021, relevait récemment la Banque mondiale. Huit nouveaux pauvres sur dix se trouveront dans des pays à revenus intermédiaires, des nouveaux pauvres "plus urbains, mieux éduqués", précisait-elle.

Lire aussi : Avec la pandémie, le fléau de la pauvreté avance à grand pas

Au printemps, de Paris à Mexico, de Kiev à Madrid, les journalistes de l'AFP étaient allés à la rencontre de travailleurs des secteurs les plus touchés (tourisme, aérien, restauration, distribution, numérique). Ils avaient raconté la perte brutale de salaire, le stress d'être licencié, les sacrifices.

Cinq mois plus tard, la plupart se sont installés en "mode survie", ont perdu leur indépendance ou sont tombés dans la misère. Certains ont évité le pire. Tous continuent de vivre dans l'angoisse.

Voici leurs témoignages.

  • Neuilly-sur-Marne (France) : dettes et "mode survie" pour l'extra de la restauration

"Je suis en mode survie, un repas par jour pour la famille et puis voilà."

Avant, Xavier Chergui, Français de 44 ans, travaillait comme "extra" dans la restauration, il pouvait gagner jusqu'à 4.000 euros. En mettant un coup d'arrêt à ses contrats, le premier confinement du printemps l'a plongé dans la précarité.

Il misait sur un retour d'activité à la rentrée mais à part "quelques jours de travail", le reconfinement de l'automne en France lui a ôté toute "perspective d'avenir proche".

Ce père de deux enfants, dont la femme ne travaille pas, accumule les dettes. "Je suis en retard pour le loyer, pour l'électricité. [...] Il faut aussi payer le crédit de la voiture"...

Il subsiste grâce aux aides de l'État: le Revenu de solidarité active (RSA), qui assure en France un minimum aux personnes sans ressources, les allocations familiales, l'aide au logement. Au total 1.400 euros pour un loyer de 1.000 euros.

L'essentiel des ressources sont destinées à "remplir le frigo". Son fils, qui voulait faire une école de graphisme ou multimédia, a dû finalement s'orienter vers des études d'histoire à l'université car ce sont "des écoles qui coûtent un peu cher".

Lire aussi : La France comptait 9 millions de pauvres en 2019, le pire à venir ?

  • Madrid : épargne zéro pour la femme de ménage au noir

Sonia Herrera, femme de ménage hondurienne de 52 ans, en a perdu le sommeil:

"Durant le confinement, nous pouvions tenir avec les petites économies mais maintenant, c'est l'épargne zéro, tout s'est évaporé."

Au printemps, cette mère célibataire qui vit avec ses deux enfants et son petit-fils de deux ans avait été remerciée de son poste d'employée de maison non déclarée. Et avait dû se résoudre à aller à la banque alimentaire.

Depuis, elle a récupéré quelques heures de ménage comme sa fille Alejandra, 33 ans, qui a perdu son emploi de cuisinière. Quelques centaines d'euros qui, en plus des indemnités chômage, leur permettent de ne plus dépendre de cette aide qui lui faisait "un peu honte", dit-elle.

Au total, à peine plus de 1.000 euros par mois pour quatre et des économies sur chaque sou.

Chaque vendredi matin, Mme Herrera se rend dans un quartier aisé de Madrid pour deux heures de ménage à 20 euros, moins trois euros de bus. Plutôt que de rentrer chez elle le midi avant ses heures de l'après-midi, elle attend en ville pour ne pas doubler les frais de transport.

Avec la réouverture des écoles en septembre, son petit-fils Izan mange à la cantine, ça lui fait des économies. Les petits plaisirs du quotidien, "les sucreries", "le coiffeur", c'est du passé.

Sa situation irrégulière empêche la famille de prétendre au nouveau revenu minimum vital lancé en mai par le gouvernement espagnol pour amortir le choc des mesures anti-Covid.

"J'ai vraiment peur qu'ils nous reconfinent parce que récupérer un petit peu (d'argent) et le perdre à nouveau, c'est terrifiant", dit-elle.

  • Bogota : retour chez les parents pour l'assistant de vol

"Je n'avais plus de travail pour continuer à payer le loyer." À 26 ans, le Colombien Roger Ordonez a dû retourner chez ses parents à Bucaramanga (nord-est de la Colombie).

Depuis qu'en juillet il a perdu son emploi d'assistant de vol au sein de la compagnie aérienne Avianca en faillite, il a cherché à se recaser.

Il a essayé dans son secteur, l'un des plus touchés par la crise, en vain. Les vols commerciaux ont repris en Colombie mais il n'a pas trouvé de poste dans les compagnies aériennes locales. Impossible également de répondre à deux offres au Pérou et au Chili, faute d'y résider.

Il n'a pas eu plus de chances du côté des centrales d'appels de Bogota auprès de qui il a multiplié les candidatures infructueuses. "Je ne sais pas si mon CV est surévalué. Du fait du salaire que j'avais, les gens pensent que je vais partir dès que j'obtiendrai un autre travail."

Chez Avianca, Roger Ordonez gagnait 1.000 euros par mois. Maintenant, "je me contenterais même d'un salaire minimum" (209 euros), dit-il. "Mais il n'y a rien."

Finis aujourd'hui ses voyages et ses études pour devenir pilote. "La qualité de vie s'est beaucoup dégradée", dit-il.

"On s'habitue à vive seul, à être indépendant, à s'acheter ses affaires [...]. Aujourd'hui, je dois vivre avec ma famille dans son espace, [...] à l'étroit."

  • Paris : filet social pour la vendeuse de chaussures

La Française Marie Cédile, 54 ans dont 30 passés comme vendeuse chez le chausseur André, aurait pu perdre son emploi comme la moitié des employés de la marque en redressement judiciaire.

Elle a poussé un "ouf" de soulagement lorsque le repreneur de l'enseigne a rendu publique la liste des 55 magasins et 220 salariés repris.

Lire aussi : Seul l'ancien PDG est candidat à la reprise de l'enseigne André, pour garder moins d'un magasin sur 4

"Je fais partie des magasins repris, pour l'instant tout va bien pour moi", souffle-t-elle. Son mari, qui au printemps était au chômage, a retrouvé un emploi dans la location de voitures. "Espérons que tout ça aille dans le bon sens. On a peur quand même", dit celle qui était prête à faire des ménages si nécessaire.

Avec le reconfinement de l'automne en France, les magasins André ont fermé (jusqu'au 27 novembre) et Mme Cédile s'est retrouvée au chômage partiel, un dispositif mis en place par le gouvernement pour faire face à la crise et qui lui a assuré 84% de son salaire net. Elle est au Smic (salaire minimum de croissance) et cela ne lui a pas fait beaucoup, environ 1.000 euros par mois.

"Mais c'est toujours mieux que rien, il y a des pays, comme le Portugal, où ils n'ont rien" dit Marie Cédile, d'origine portugaise. "On a cette chance là, de vivre en France et d'avoir une aide de l'État."

  • Mexico : "L'enfer de la misère" pour le vieux guide touristique

Les touristes qu'il guidait dans les vestiges de la pyramide aztèque du Templo Mayor, son foyer, sa santé, ses espoirs: Jesús Yépez, guide touristique mexicain de 60 ans, a tout perdu.

Quand les sites ont fermé au printemps et qu'il a été expulsé du logement qu'il louait dans le quartier historique de Mexico, il s'est retrouvé dans un centre pour sans-abris. Aujourd'hui, il n'est plus que l'ombre de lui-même, amaigri, insomniaque. Les médecins ont posé leur diagnostic : dépression et neuropathie.

Chaque nuit, il prie pour une mort prochaine.

"Mon Dieu, viens me prendre, je ne peux plus supporter cette vie. Mon âme est faible. C'est une épreuve quotidienne qui se répète. Quand se terminera-t-elle ?"

Ses maigres économies sont parties depuis longtemps et "le gouvernement ne m'a donné que 3.000 pesos (142 dollars) pour subsister au cours des 100 derniers jours", dit-il.

Ses cousins, seuls membres restants de sa famille, ne l'aident toujours pas. Ses anciens collègues de travail ont cessé de collecter de l'argent pour l'aider à s'offrir quelques repas hors de l'abri.

Lorsque quelques sites et musées de Mexico ont rouvert ces dernières semaines, il a tenté de reprendre son travail. Sans succès. Les rares touristes qui visitent encore Mexico s'enfuient quand ils voient ses haillons.

"Je suis coincé dans cet enfer de misère", lâche-t-il.

Lire aussi : Covid-19 : 500 millions de personnes menacées de pauvreté dans le monde

  • Kiev : heureux retournement pour l'informaticienne licenciée

Aujourd'hui, Natalia Mourachko, informaticienne ukrainienne de 40 ans, gagne plus qu'avant. "Ma journée de travail est bien plus courte et je peux bosser de n'importe où !"

Elle revient de loin. En avril, alors qu'elle s'attendait à être préservée, elle a été brutalement licenciée du groupe américain de voyage qui l'employait depuis quatre ans.

"Un choc" quand on fait partie de cette caste des informaticiens qui, en Ukraine, peuvent gagner plusieurs milliers d'euros, alors que le salaire moyen dépasse à peine 300 euros.

Mme Mourachko, qui a deux adolescents et une mère de 73 ans à charge, découvre la perte de statut et les recherches d'emploi vaines.

Mais voilà. Le job à temps partiel pour un site américain de développement d'applications mobiles, qui lui a permis de tenir les premiers mois, lui rapporte désormais 10% de plus que son emploi précédent. La charge de travail a augmenté mais "j'ai négocié un tarif plus profitable", dit-elle.

Finalement, cette année, elle a pu s'offrir des vacances en Bulgarie. Et commencer à économiser pour constituer "un coussin de sécurité plus solide".

Tout n'est pas évacué. Le stress de ces mois de chômage a exacerbé ses troubles du sommeil et relancé ses maux de dos. "Cela m'a fait basculer en arrière, beaucoup de choses se sont cassées".

Mais elle trouve qu'"en général, il s'est avéré que le Covid a fait tout changer pour le mieux".

Par Marie-Pierre Ferey à Paris, Ania Tsoukanova à Kiev, Thomas Perroteau à Madrid, Juan Sebastian Serrano à Bogota et Jenifer Gonzales Covarrubias à Mexico, AFP

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 03/12/2020 à 10:09 :
Ami journaliste, la prochaine fois fais un petit effort de traduction : « Flight attendant » ne se traduit pas par «Assistant de Vol » qui ne veut rien dire...
Mais par « Steward » ou « Hôtesse de l’air »

Merci ;o)
a écrit le 03/12/2020 à 10:09 :
Ami journaliste, la prochaine fois fais un petit effort de traduction : « Flight attendant » ne se traduit pas par «Assistant de Vol » qui ne veut rien dire...
Mais par « Steward » ou « Hôtesse de l’air »

Merci ;o)
a écrit le 02/12/2020 à 17:19 :
Pendant ce temps :

Mauvaise nouvelle pour les travailleurs qui touchent le salaire minimum. Le groupe d'experts sur le Smic recommande de s'abstenir de tout "coup de pouce" au 1er janvier et estime que s'en tenir à la revalorisation automatique permettra "un gain de pouvoir d'achat", selon son rapport annuel, consulté par l'AFP. Dans ce document, présenté ce mardi 1er décembre dans l'après-midi à la ministre du Travail Elisabeth Borne, le panel d'économistes consulté avant chaque revalorisation du salaire minimum, justifie sa recommandation par des "raisons structurelles auxquelles s'ajoutent les effets de la crise due à la Covid-19".
Réponse de le 03/12/2020 à 9:40 :
les coups de pouce a la francaise, ca cree du chomage chez les gens pas qualifies ( cf cahuc et consors), et ca participe a la smicardisation de la france vu que ceux qui sont au dessus payent les pots casses et sont rattrapes par la cavalerie
et ca n'a rien a voir avec le covid
comme on fait son lit on se couche
a écrit le 02/12/2020 à 13:10 :
Et oui, tout ça pour un million de morts sur 7,7 milliards d'habitants
a écrit le 02/12/2020 à 12:26 :
"Son fils, qui voulait faire une école de graphisme ou multimédia, a dû finalement s'orienter vers des études d'histoire à l'université car ce sont "des écoles qui coûtent un peu cher"."
Il existe le DUT MMI pour faire du graphisme ou multimédia, il y a aussi des licences de graphisme, le tout à l'université.
Réponse de le 02/12/2020 à 13:28 :
Mais bien sur !!! On te propose généralement une école à l'autre bout de la France, ce qui fait que même un DUT devient beaucoup trop onéreux. La sélection se fait toujours par l'argent.
Réponse de le 02/12/2020 à 14:15 :
@PAFO. J'ai cru comprendre que la personne vit à Neuilly. DUT MMI à Velizy ou Marne la vallée. Pas à coté mais pas l'autre bout de la France. Après, je ne connais ni les objectifs de cette personne, ni la qualité des formations offertes, ni même ce domaine.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :