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Colère des agriculteurs : « La nouvelle loi Egalim est une vaste blague » (Yannick Jadot, sénateur de Paris)

Propos recueillis par Mathieu Viviani

Publié le 24 janvier 2024 à 18:53 - Mis à jour le 25 janvier 2024 à 01:00

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GONZALO FUENTES

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ENTRETIEN - Ancien député européen et candidat à la dernière élection présidentielle pour le parti EELV, Yannick Jadot est aujourd’hui sénateur de Paris. En pleine fronde des agriculteurs, il tacle le gouvernement et le premier syndicat agricole de France, la FNSEA, tout en appelant à sortir d’un modèle agricole européen à bout de souffle.

Depuis le début de la crise des agriculteurs, les élus écologistes sont sous pression. Proche de longue date des acteurs de la profession, ils constatent et dénoncent leurs difficultés sociales, tout en les encourageant à se transformer vers un modèle plus durable. Une ligne crête compliquée à tenir, alors que les agriculteurs multiplient les actions dans toute la France, se plaignant de crouler sous les normes et de ne pas gagner assez bien leur vie.

Yannick Jadot, l'ancien candidat écologiste à la dernière élection présidentielle, devenu sénateur de Paris en septembre dernier, réagit aux revendications sociales de la profession, dont il constate depuis longtemps la précarité. Interview.

LA TRIBUNE - La mobilisation des agriculteurs s'intensifie en France, et même dans d'autres pays d'Europe. Quelle est votre première réaction face à cette nouvelle crise ?

YANNICK JADOT - Je partage la colère des paysannes et des paysans, qui sont aujourd'hui étranglés socialement et économiquement. Malheureusement ce n'est pas nouveau. Même si cela s'empire du fait de l'instabilité mondiale et du dérèglement climatique.

Vous dénoncez le modèle agricole européen, basé sur la politique agricole commune (PAC). Pourquoi ?

Cela fait malheureusement 40 ans que la politique agricole commune (PAC) se construit avec les mêmes acteurs. Pour le cas de la France, il y a une cogestion du sujet entre le syndicat agricole majoritaire en France, la FNSEA, et l'Etat français. La France ne défend que ce modèle dans les discussions budgétaires européennes. Ce modèle est profondément inégalitaire puisque les aides sont proportionnelles à la surface des exploitations et de la taille des cheptels de bétail. Cela étrangle les plus petits agriculteurs et les fait disparaître.

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Tout ce système pousse les agriculteurs à une sorte de « cannibalisme agricole », comme le dit mon collègue Benoît Biteau, député européen (EELV) et ancien paysan. Il pousse à manger son voisin pour avoir plus de terres et de bétail, et isole de surcroît les agriculteurs car ils ne peuvent pas embaucher. C'est un système destructeur.

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Aujourd'hui, on a l'instabilité mondiale qui terrorise la société, l'augmentation des coûts d'exploitation, un secteur agro-industriel qui n'a jamais fait autant de marges. Ces derniers profitent du système sur le dos des agriculteurs, qui en plus subissent de plein fouet le dérèglement climatique. Tout cela produit cette colère et une situation insupportable. De surcroît, une partie de la profession agricole défend une mondialisation de l'agriculture, ce qui a contribué à casser certains outils de régulation qui garantissent des revenus décents pour les agriculteurs.

Parmi les arguments de la FNSEA figurent le trop-plein de normes qui asphyxient les agriculteurs. Etes-vous d'accord ?

Je conteste cet argument. La FNSEA nous parle des normes, comme si c'était un gros mot. Mais il faut rappeler qu'en Bretagne, le combat que mène le syndicat est celui de l'agrandissement constant des élevages... dont on sait les dégâts en matière d'infestation d'algues vertes dans les eaux et de pollution des sols. Ce modèle fait aussi que les élevages sont nourris par du soja américain et brésilien.

Il y a aussi un problème sur la baisse des pesticides, dont l'usage devait être réduit de moitié lors du Grenelle de l'environnement en 2007. Cet objectif n'a pas été tenu. Par ailleurs, l'Etat continue à soutenir l'irrigation même dans les régions où il n'y a plus d'eau pour les habitants.

Les normes sont en réalité le bouc émissaire facile d'une partie de la profession agricole. Les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, n'ont pas eu le courage de changer ce modèle, et c'est totalement irresponsable. Je le répète, ce système précarise les agriculteurs et plus particulièrement les plus petits. Et le changement climatique en cours aggrave la situation.

Rendre l'agriculture plus durable et résiliente est nécessaire, mais en attendant, de nombreux agriculteurs n'arrivent pas à boucler leur fin de mois. Quelle solution leur proposez-vous dans l'immédiat ?

La première solution est de réformer les aides de la PAC pour qu'elles n'aillent pas à 80% aux plus gros exploitants européens, mais plutôt qu'elles soient réparties équitablement auprès des agriculteurs, et notamment au bénéfice des plus précarisés. Deuxièmement, le volume de ces aides doit être attribué en fonction de la qualité de leur production. Il faut aussi que la puissance publique soutienne particulièrement l'emploi du secteur agricole.

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Il est tout aussi nécessaire que soit mis sur la table la question de la dette des agriculteurs. Par exemple, pour ceux qui s'engagent à opérer leur transition, on pourrait annuler tout ou partie de leur dette. Enfin, il va falloir mettre un terme aux accords de libre-échange pour l'agriculture française. Le président de la FNSEA Arnaud Rousseau ne peut pas dire dans les médias que l'agriculture qu'il défend s'inscrit dans le fonctionnement des marchés internationaux, et refuse les importations de produits agricoles étrangers. Il faut être cohérent à un moment donné.

Que peut faire la Commission européenne pour solutionner cette crise ?

La Commission européenne, mais aussi les représentants européens de la droite, des libéraux du centre (Renew), des socialistes et de l'extrême droite, ont tous voté la PAC. Ils votent pour un système qui précarise les agriculteurs, jusqu'à faire disparaître 27 fermes par jour. Et lorsqu'il y a une crise, ils demandent comment ils peuvent faire. C'est ce qui est lâche et indigent dans cette affaire...

Il y a aussi cette nouvelle loi Egalim (la loi visant à protéger la rémunération des agriculteurs adoptée le 18 octobre 2021, inscrivant notamment de nouveaux modes de négociation sur la chaîne agro-alimentaire Ndrl). qui est une vaste blague... Sur ce sujet, je me joins à l'avis de la patronne de la Confédération paysanne selon lequel cette la loi a échoué, c'est-à-dire qu'elle n'a pas interdit aux agro-industriel d'acheter aux agriculteurs des denrées en dessous de leur prix de revient.

L'année dernière, les marges sur l'agro-industrie ont été de 43%, les prix dans les grandes surfaces ont augmenté et les prix payés aux paysans ont baissé. Ce, alors que le coût des intrants (engrais, produits phyosanitaires Ndrl) a augmenté. Donc aujourd'hui, le premier sujet est de rétablir l'équité au profit des agriculteurs dans la chaîne alimentaire. Et les discours permanents de Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, qui rappelle à l'ordre l'agro-industrie afin de mieux rémunérer les agriculteurs, pour moi, c'est totalement inopérant.

Une autre revendication portée par de nombreux agriculteurs est l'annulation de la hausse progressive de la taxe sur le gazole non routier (GNR), décidée en septembre dernier par le gouvernement. Etes-vous favorable à cette mesure ?

Sur ce dossier-là, c'est le même débat que celui de la taxe carbone, lors de la crise des gilets jaunes il y a quelques années. Ma position est toujours la même : chaque euro collecté doit retourner à celles et ceux qui font des efforts.

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Et là, on a un ministre de l'Économie qui, en gros, met en place cette hausse de taxe sur le dos des paysans, pour en fin de compte remplir les caisses de l'Etat. Ce n'est pas acceptable. On ne peut pas remettre en cause un avantage sans en produire un autre vertueux.

Que vous disent les agriculteurs engagés dans la transition écologique de leur modèle lorsque vous les rencontrez sur le terrain ?

Ils nous disent que c'est compliqué, que cela prend du temps et qu'il faut mieux les accompagner. Il faut rappeler qu'aujourd'hui le bio est beaucoup moins aidé que l'agriculture conventionnelle. Ils nous demandent pourquoi la loi Egalim, qui prévoit 50% de denrées locales et de bio dans les cantines, n'est pas respectée.

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Avec cette crise, le gouvernement dit dans les médias qu'il est le premier soutien des petits paysans, mais c'est faux en fait. Ces agriculteurs sont en fait les premiers sacrifiés par les principes de la politique agricole commune (PAC) votée à Bruxelles.

Propos recueillis par Mathieu Viviani

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