De Bruxelles à Washington en passant par Londres et Brasilia, les taux remontent pour lutter contre l'inflation

Banque centrale européenne, d'Angleterre, américaine, suisse, canadienne... Un peu partout dans le monde ces derniers jours, les institutions bancaires annoncent leur stratégie pour tenter de faire face à l'inflation galopante, exacerbée par la guerre en Ukraine. Si la majorité d'entre elles choisissent d'augmenter leur taux directeur, certaines se laissent encore du temps.

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Face à l'inflation, les banques doivent choisir entre garder des politiques monétaires ultra-accommodantes ou remonter leurs taux directeurs.
Face à l'inflation, les banques doivent choisir entre garder des politiques monétaires ultra-accommodantes ou remonter leurs taux directeurs. (Crédits : Yves Herman)

Dans le contexte de guerre en Ukraine qui fait flamber les prix et aggrave l'inflation, les différentes Banques centrales se retrouvent face à un dilemme. Elles doivent choisir entre garder des politiques monétaires ultra-accommodantes, au risque de voir l'inflation s'installer durablement, ou remonter leurs taux, ce qui pèse sur la capacité d'emprunts et sur les crédits des particuliers comme des entreprises, et au final sur la croissance et l'emploi.

Relever les taux directeurs pousse en effet les banques commerciales à proposer des taux d'intérêt plus élevés pour les crédits accordés à leurs clients, pour l'achat d'une maison, d'une voiture, ou encore d'une télévision, par exemple. Cela doit donc faire ralentir la consommation, pour alléger la pression sur les prix. D'autant que les problèmes d'approvisionnement ne devraient pas être résolus de sitôt. Au risque toutefois de peser sur la croissance économique.

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La BCE opte pour la flexibilité maximum

La semaine dernière, la Banque centrale européenne (BCE) a « commencé à ajuster » sa politique monétaire en vue d'une « normalisation », signifiant qu'elle sortira très progressivement de sa politique accommodante de rachats d'actifs et de taux bas, dès que « les conditions seront remplies », selon Christine Lagarde. La BCE décidera du calendrier précis de cet ajustement en fonction des « retombées économiques de la guerre ».

L'institution a décidé d'accélérer la réduction de ses achats nets d'actifs, lancés en 2015 alors que l'inflation stagnait largement sous les 2%. Une fois ces rachats nets remis à zéro, possiblement au troisième trimestre, la BCE se concentrera sur ses taux directeurs, instrument traditionnel de la politique monétaire, maintenus depuis 2011 au plus bas.

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En Angleterre, le taux retrouve son niveau pré-Covid

La Banque d'Angleterre (BoE) a relevé ce jeudi 17 mars son taux d'intérêt de 0,25 point de pourcentage à 0,75% (son niveau pré-pandémie) pour contrer l'inflation. Cette dernière a atteint 5,5% en janvier, bien au-dessus des 2% visés par la BoE, et pourrait dépasser 8% en 2022. C'est en tout cas la troisième fois de suite qu'elle resserre sa politique. Elle a justifié sa décision par « les tensions sur le marché du travail, les signes continus de coûts et pressions inflationnistes, et le risque qu'elles persistent ».

La BoE a par ailleurs déjà entamé la réduction de son programme massif de rachats d'actifs, en décidant lors de sa dernière réunion de ne pas racheter les obligations d'État qu'elle détient quand elles arrivent à terme. Son portefeuille est donc passé de 895 milliards de livres à 867 milliards de livres (847 milliards en obligations d'État, 20 milliards en obligations d'entreprises) depuis la dernière réunion en février. C'est la première fois que le montant des obligations détenues diminue depuis le début de ce programme en 2009.

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En Suisse, une hausse des taux attendus mais en 2023

La récente poussée d'inflation en Suisse ne devrait pas entraîner de changement à court terme dans la politique monétaire de la banque centrale suisse, estiment les économistes de Credit Suisse. En février, l'inflation en Suisse a pour la première fois dépassé l'objectif de la banque centrale, accélérant à 2,2% sous l'effet de la hausse des prix de l'énergie, « soit son plus haut niveau depuis octobre 2008 », notent les économistes dans le Moniteur suisse, une étude qui passe en revue les perspectives du pays alpin tous les trois mois.

« Selon nos prévisions, ce taux va se maintenir au-dessus de la barre des 2% encore quelques mois avant de se replier lentement », jugent les économistes de Crédit Suisse, qui considèrent cependant que, « contrairement à de nombreuses autres économies avancées », les perspectives d'inflation « ne justifient pas encore un resserrement monétaire ».

Et d'ajouter : « Toutefois, nous pensons que le durcissement mondial des politiques monétaires rend irréaliste que la BNS maintienne son taux directeur à ce niveau pendant encore deux ans ». Ils s'attendent à ce que la banque centrale commence à relever son taux directeur en 2023, « à raison de deux hausses de 0,25 point de pourcentage en juin 2023 et décembre 2023 ».

La BNS doit publier sa décision trimestrielle de politique monétaire le 24 mars dans un contexte de nouvelle poussée de fièvre du franc suisse avec le conflit en Ukraine.

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Relèvement des taux aux États-Unis, une première depuis 2018...

La Fed, la Banque centrale américaine a relevé mercredi 16 mars ses taux directeurs. Elle a opté pour une hausse prudente d'un quart de point de pourcentage, situant désormais ses taux dans une fourchette de 0,25% à 0,50%, après les avoir maintenus pendant deux ans entre 0% et 0,25%. C'est néanmoins une première depuis 2018.

Ce relèvement des taux directeurs sera le premier d'une longue série, la Fed estimant que des augmentations supplémentaires seront nécessaires. La majorité des responsables voient les taux grimper jusqu'à 1,75%-2% fin 2022. Soit sept hausses d'un quart de point.

La Fed table désormais sur 4,3% d'inflation en 2022, près du double de ses dernières prévisions en décembre. Pour 2023, elle s'attend à 2,7% puis 2,3% l'année suivante. Elle s'est élevée à 7,9% sur un an en février. La Fed est aussi moins optimiste qu'en décembre quant à la croissance du produit intérieur brut (PIB) américain cette année, tablant désormais sur 2,8% contre 4% auparavant. Sa prévision reste inchangée pour 2023, à 2,2%.

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... même chose au Canada

La Banque du Canada a relevé début mars son taux directeur de 0,25 à 0,50%, pour la première fois depuis octobre 2018. Elle essaie ainsi de contrer l'inflation historique que traverse le pays : elle a atteint 5,7% en février sur un an, dépassant les prévisions des économistes, et reste à un sommet depuis 30 ans. C'est d'ailleurs le deuxième mois consécutif durant lequel la hausse de l'inflation totale a dépassé 5%, a noté l'institut de la statistique canadien.

« L'inflation pourrait atteindre 6% en mars compte tenu de la récente flambée des denrées alimentaires et de la réouverture de l'économie qui pourrait entraîner une nouvelle hausse des prix des services », a averti l'économiste de la banque Desjardins, Royce Mendes, dans une note.

Le mois précédent, en janvier, l'inflation s'était établie à 5,1%, s'approchant du pic enregistré en août 1991 (+6%).

Le Brésil opte pour une nouvelle hausse de son taux directeur

La Banque centrale du Brésil a relevé une nouvelle fois, mercredi 16 mars, son taux directeur de 1 point, à 11,75%. Cette hausse, attendue par les analystes, est la neuvième consécutive pour ce taux qui se situait encore à son plancher historique de 2% il y a un an. Les membres du comité monétaire de la Banque centrale (Copom), qui ont pris cette décision à l'unanimité, ont indiqué dans un communiqué qu'une nouvelle hausse « de la même ampleur » devrait avoir lieu lors de leur prochaine réunion, début mai.

L'inflation sur un an s'est élevée à 10,54% en février au Brésil, avec une hausse de prix mensuelle de 1,01%, au plus haut depuis 2015 pour ce mois de l'année. Les analystes consultés pour l'enquête Focus de la Banque centrale tablent sur un taux directeur à 12,75% d'ici la fin de l'année, alors qu'ils prévoyaient 12,25% il y a un mois.

Les prévisions de l'inflation ont par ailleurs été revues à la hausse : +6,45%, contre +5,65% il y a une semaine. La situation n'a fait que s'aggraver avec le conflit en Ukraine, qui a provoqué une forte hausse du prix des matières premières, notamment du pétrole. « La nécessité d'atténuer les effets du conflit en Ukraine va conduire la Banque centrale à poursuivre » sa politique de hausse du taux directeur, a averti le cabinet de consultants MCM dans un communiqué. Avec des taux toujours plus élevés, le Brésil risque de voir sa reprise freinée après la crise du coronavirus. Le PIB de la première économie d'Amérique latine a progressé de 4,6% en 2021, après une chute de 3,9% de 2020, mais les prévisions font état d'une croissance de seulement 0,49% en 2022.

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La Turquie fait le choix du maintien

La Banque centrale de Turquie a, de son côté, maintenu son principal taux directeur à 14% afin d'endiguer l'inflation. Le président Recep Tayyip Erdogan, qui estime à rebours des théories économiques classiques que les taux d'intérêt élevés favorisent l'inflation, avait contraint la banque centrale à abaisser son taux directeur de 19% à 14% entre septembre et décembre, entraînant un effondrement de la livre turque. La monnaie a ainsi vu sa valeur fondre de 44% face au dollar en 2021, faisant exploser les tickets de caisse et les factures des ménages, le pays étant très dépendant des importations.

Les chiffres de l'inflation - qui a atteint 54,4% sur un an en février, au plus haut depuis 2002 - font l'objet d'une âpre bataille politique en Turquie, l'opposition et certains économistes accusant l'Office national des statistiques (Tüik) de sous-estimer de plus de moitié la hausse des prix.

La guerre en Ukraine fait en tout cas craindre de nouvelles hausses de prix : la Turquie est un grand importateur de blé russe et ukrainien et très dépendante de la Russie pour son approvisionnement en gaz. Face à cette inflation record depuis l'arrivée au pouvoir de son parti, l'AKP, fin 2002, le président Erdogan avait annoncé début février une baisse de la TVA de 8% à 1% sur les produits alimentaires de base.

Le ministre turc de l'Économie Nureddin Nebati a estimé mercredi que l'inflation reculerait en Turquie à partir de l'été. Il avait annoncé début février un pic au mois d'avril, « sous la barre des 50% », largement dépassée le mois dernier.

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(Avec AFP)

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Commentaires 2
à écrit le 18/03/2022 à 11:46
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erdogan explique la theorie du ruissellement par le haut, c'est une theorie de gauche; plus tu mets ta devise au tas, plus les gens en veulent, et plus l'economie va bien; ca marche aussi en entreprise ou en administration; plus tu donnes de l'argent...

à écrit le 18/03/2022 à 8:04
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Ils continuent de faire semblant de gouverner.

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