Lipi aime rêver que les États-Unis auront une présidente en novembre. « Kamala Harris est bien éduquée et elle se bat contre les injustices », affirme la vendeuse de saris, bindi sur le front. Éclairée par un néon qui illumine crûment le sous-sol dans lequel sont suspendus ses tissus, la quadragénaire virevolte d'une allée à l'autre. Elle apprécie la probable future candidate démocrate. Pas davantage. Les origines indiennes de la vice-présidente ne semblent pas jouer en sa faveur. « Elle connaît notre culture mais elle reste une Américaine », tranche la commerçante.
À côté d'elle, son collègue Mohd Robi, lunettes rectangulaires et chemise lie-de-vin, replie en vitesse des robes de mariage. S'il se montre un peu plus enthousiaste au sujet de l'ancienne procureure de Californie, c'est parce qu'elle permet « de mettre un terme à ce boys' club politique » que représentait jusqu'alors la course à la Maison-Blanche. Mais il ne se montre pas non plus galvanisé. La Kamalamania qui a gagné les États-Unis ces derniers jours n'a pas encore atteint les Indiens de Jackson Heights.
Dans ce quartier du Queens que les New-Yorkais surnomment « Little India », on bavarde en tamoul ou en hindi, on flâne entre les échoppes fumantes et les bijouteries. Quelques grands-pères, arrivés dans les années 1980, regardent passer les badauds. « La population indienne s'est beaucoup développée aux États-Unis ces dernières décennies », explique Karthick Ramakrishnan, fondateur du centre de recherche AAPI Data, qui mène des enquêtes sociologiques sur la communauté depuis 2008. Il y a vingt ans, elle comptait 1,6 million d'individus. Ils sont le triple aujourd'hui.