ENTREPRISES & GÉOPOLITIQUE 2/3. Face à la multiplication des crises, le vocabulaire martial s’étend dans le discours politique et continue de gagner les entreprises. Loin d’être anodin, cet emprunt sémantique, se double d’inspirations militaires dans les méthodes managériales.35,3 millions de Français devant leur poste de télévision. Du jamais-vu. Ce soir du 16 mars 2020, la barre des 150 morts du Covid-19 s'apprête à être dépassée. Plus de 6 000 cas ont été confirmés. Le visage fermé, les mains jointes, au centre d'une image au cadre réduit, le président de la République Emmanuel Macron prononce un discours martial dans lequel le mot confinement n'est jamais cité. Le mot guerre est prononcé 6 fois et de l'allocution présidentielle restera l'anaphore : « Nous sommes en guerre ! »
« Des moyens exceptionnels devaient être mobilisés : l'armée, les trains, les avions pour les transferts sanitaires. Et donc ce champ lexical était justifié », expliquera plus tard le président de la République dans une interview au magazine Le Point. Le champ lexical militaire n'est pas affaire d'exception dans le discours macroniste. Dans une période où les crises se multiplient, le recours à la force est croissant. Réarmement démographique, guerre commerciale, économie de guerre, guerre énergétique, effort de guerre... Partout, tout le temps, le chef de l'État a imposé la guerre dans le quotidien d'une France en paix laissant infuser son discours dans les consciences, les mœurs... et les entreprises.
Un vocabulaire qui a des effets
Le phénomène n'est pas nouveau. Dès la seconde moitié du XXe siècle, les entreprises adoptent des rhétoriques militaires tant dans leur communication que dans leur management interne. En 1995, les économistes Hans Hinterhuber et Boris Levin, s'autorisent à questionner l'impact de ces métaphores militaires — déjà très critiquées à l'époque — sur les performances des entreprises. Leurs résultats sont étonnants : sur les 430 managers interrogés, 15 % considèrent leurs concurrents comme « des ennemis ». Cependant, les entreprises de ces managers adeptes de rhétoriques bellicistes sont plus performantes que celles des managers pacifistes et affichent des bénéfices plus forts. Plus étonnant encore, « ces entreprises ont un délai d'innovation beaucoup plus court et un pourcentage d'innovation dans le CA total plus important, tout en ayant un taux de rebut moins important », rapporte le chercheur français Frédéric Le Roy dans une revue systématique.