ENTRETIEN - Anthropologue et essayiste, Paul Jorion décrypte les Etats-Unis depuis la crise financière de 2007 qu'il a vécue de l'intérieur en tant que banquier en Californie.
Paul Jorion a toujours cultivé un regard aiguisé et décalé sur les Etats-Unis, très inspiré des sciences sociales et de ses nouveaux centres d'intérêt, comme l'intelligence artificielle. Dernier ouvrage paru : L'Avènement de la singularité (Textuel).
LA TRIBUNE. Que nous dit la nette victoire de Donald Trump sur l'Amérique d'aujourd'hui ?
PAUL JORION.Elle nous dit que l'administration Biden, dont Kamala Harris héritait du bilan, n'a pas tenu compte de la politique de taux élevés de la Réserve féderale, dans le sillage des ruptures des chaînes d'approvisionnement dues au Covid-19.
Aux États-Unis, il va de soi, pour les démocrates comme pour les républicains, que dans un contexte de hausse des prix, le souci du maintien d'une marge pour les rentiers et les entreprises prévaut sur le pouvoir d'achat des ménages. Le coût de la vie s'est donc considérablement renchéri à la suite de la pandémie : hausse des biens jugés élémentaires, et du carburant. Il n'est pas surprenant dans ce pays de faire deux heures de voiture pour faire ses courses, ni de prendre l'avion à Thanksgiving et à Noël pour rejoindre sa famille. Et quand le prix du carburant explose, c'est tout un mode de vie qui est en train de basculer.
Les Américains ont eu l'occasion d'exprimer leur colère aux urnes lors de cette présidentielle dans un contexte comparable à celui qui, en France, avait conduit les « gilets jaunes » à occuper les ronds-points.
Mais n'est-ce pas le symptôme d'une société profondément divisée ?
Le clivage culturel qui apparaît aujourd'hui en surface aux États-Unis y existe depuis le XIXᵉ siècle. C'est le même qui avait débouché sur la guerre de Sécession [1861-1865], un conflit sanglant qui a déchiré le pays et dont les séquelles sont toujours présentes.
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La « question de l'immigration » a été évoquée durant cette campagne présidentielle en des termes rappelant ceux utilisés chez nous pour le supposé « grand remplacement ». Or, les immigrants en Amérique ont toujours été jugés de différentes qualités : on ne peut pas comparer ceux qui ont atteint ses rivages enchaînés à fond de cale et ceux originaires aujourd'hui de pays voisins, le Mexique, le Guatemala, le Honduras, dans une lente migration des populations amérindiennes d'Amérique centrale vers le nord.