Puiser 240 millions de barils dans les stocks : la stratégie à court-terme de l'AIE pour remplacer le pétrole russe

240 millions de barils puisés dans les stocks d'une trentaine de pays vont être mis sur le marché dans les prochains mois. L'annonce a déjà fait passer le cours du Brent sous les 100 dollars jeudi. L'opération vise notamment à remplacer les exportations russes frappées par les sanctions mais ses effets pourraient être limités dans le temps. Analyse.
Robert Jules
(Crédits : Reuters)

Comment calmer les prix du baril de pétrole et remplacer le brut russe? En alimentant le marché avec des barils puisés dans les stocks, avaient répondu les pays de l'OCDE le 1er avril, sous l'égide de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), chargée de les conseiller en matière de politique énergétique. Jeudi soir, l'agence a précisé les détails de l'intervention. Sur les 240 millions de barils qui vont être mobilisés par 19 pays, 180 millions proviendront des Etats-Unis, comme l'avait annoncé Joe Biden le mois dernier. En réalité, dans les 120 millions de barils mobilisés dans le cadre de l'accord de l'AIE, les Etats-Unis fournissent quelque 60 millions de barils déjà comptés dans les 180 millions annoncés par Joe Biden, le restant étant principalement fournis par le Japon (15 millions), la Corée du Sud (7,5 millions), l'Allemagne (6,5 millions), la France (6 millions), l'Italie (5 millions), le Royaume Uni (4,4 millions de barils), l'Espagne (4 millions). En mars, les pays membres de l'AIE avaient déjà mis 62,7 millions de barils sur le marché dont 30 millions fournis par les Etats-Unis.

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2,4 jours de consommation mondiale

Ce volume à l'échelle des besoins de la planète reste toutefois modeste. 240 millions de barils représentent 2,4 jours de consommation mondiale de pétrole en 2022, et 5,2 jours de consommation des pays membres de l'OCDE.

De son côté, Washington a fourni les modalités précises des 180 millions de barils qu'il va déstocker. "Les 90 premiers millions de barils seront débloqués entre mai et juillet, à travers deux avis de vente totalisant 70 millions de barils, et 20 millions de barils déjà prévus pour être débloqués en mai 2022. Les 90 millions de barils restants seront débloqués entre août et octobre 2022", indique le département de l'Energie américain.

Ces initiatives visent à prévenir une flambée des cours après l'embargo américain sur les exportations de pétrole russe, en attendant celui des Européens, qui pour le moment, sont divisés sur la question. Le pétrole continue donc à être livré sur le Vieux continent.

Jeudi soir, néanmoins, les investisseurs ont salué l'initiative. Le cours du baril de Brent sur le contrat de référence est repassé sous les 100 dollars, ayant reflué ces derniers jours depuis son dernier pic, à quelque 118 dollars atteint fin mars. Celui du baril de WTI, cotait au-dessus des 95 dollars, s'étant déprécié de quelque 17 dollars depuis son plus haut de la fin mars.

Mais le répit pourrait être de courte durée. La marginalisation de la Russie dans l'économie mondiale sous l'effet des sanctions est en effet susceptible de provoquer un choc d'offre pétrolier (sans compter le gaz naturel et le charbon thermique). Si le pays est le troisième producteur mondial de brut, il est en revanche le premier exportateur mondial, avec 5 millions de barils par jour (mbj) soit 12% des échanges, selon l'AIE. 60% de ses ventes internationales vont vers l'Europe et 20% vers la Chine. Du moins, avant l'invasion de l'Ukraine.

Tensions sur le marché du diesel

A cela, il faut ajouter que nous ne consommons pas directement du brut, mais des produits raffinés. Or, la Russie occupe sur ces marchés une position clé. Avec 2,85 mbj, elle pèse 15% du commerce international des produits pétroliers intermédiaires. Aujourd'hui, d'ailleurs plus que l'offre de brut, c'est celle de diesel, le carburant le plus utilisé dans le monde, qui est sous tension.

Ce qui explique que malgré l'embargo décrété le 8 mars par les Etats-Unis, les livraisons russes de produits pétroliers se sont poursuivies jusqu'à atteindre 100.000 barils par jour durant la semaine du 21 mars. Toutefois, elles sont tombées à zéro au cours de la semaine du 28 mars au 1er avril, selon les données de l'Agence d'information sur l'énergie (EIA).

En revanche, le débat est toujours en cours au sein de l'Union européenne. Le nouveau paquet de sanctions liste le charbon mais exclut à ce stade le pétrole et le gaz naturel. Le parlement européen s'est prononcé à une large majorité pour ce durcissement, et le président du conseil européen, Charles Michel, plaide aussi en faveur d'un embargo élargi à tous les hydrocarbures. Mais certains gouvernements, celui de l'Allemagne en tête, sont réticents car trop dépendants au gaz et pétrole russes, et sans alternatives à court terme. Viktor Orban, le Premier ministre de la Hongrie, a d'ores et déjà annoncé qu'il opposerait son veto à une décision qui exige l'unanimité des 27 pays membres.

En attendant, nombre d'analystes sont dubitatifs sur l'efficacité du déstockage, pour gagner suffisamment de temps pour trouver des alternatives. Joe Biden a annoncé que d'ici la fin de l'année la production des États-Unis augmenterait de 1 mbj. Le secteur pétrolier américain est accusé depuis des semaines par les élus démocrates de gauche de tirer profit des cours élevés du baril et de ne pas jouer le jeu. "Le secteur  connaît une forte inflation des coûts, une pénurie de main-d'œuvre due à trois récessions en 12 ans, des pénuries d'appareils de forage, de fluides de fracturation, de tubes en acier et d'autres équipements et matériaux », se défend Scott Sheffield, directeur général de Pioneer Natural Resources, l'un des plus importants producteurs indépendants de pétrole et de gaz aux États-Unis, interrogé par le Wall Street Journal. "Nous ne pouvons pas aller plus vite", a-t-il averti.

Une opération qui ne fait que déplacer le problème

Par ailleurs, cette opération de déstockage, même massive, ne fait que déplacer le problème. S'élevant à 1,5 milliard de barils, le niveau des stocks pétroliers mondiaux est tombé à son plus faible niveau depuis 2014, indique l'AIE. L'information étant déjà intégrée par les marchés dans les cours actuels, une nouvelle baisse de ces stocks est un facteur supplémentaire d'appréciation des prix. D'autant que tôt ou tard, il faudra reconstituer ces barils consommés, ce qui accentuera les achats et donc soutiendra les cours.

Autre effet, l'opération enlève la pression sur l'Opep pour augmenter sa production, comme l'a régulièrement demandé la Maison-Blanche. Le cartel et son partenariat avec la Russie et d'autres pays exportateurs à travers l'Opep+ refusent toute augmentation substantielle de leurs extractions, même s'ils relèvent leur offre chaque mois de 400.000 b/j.

A cela, il y a deux raisons. La première est technique, l'Opep+ n'atteint pas son quota officiel. "Les 13 membres de l'Opep ont augmenté de 60.000 b/j leur production (entre février et mars) pour atteindre 28,73 mbj, mais cela a été compensé par la baisse de 160.000 b/j du bloc des 9 alliés (de l'Opep+), qui ont pompé 13,91 mbj", constate dans une note S&P Global Commodity Insights, qui calcule que l'écart entre la production réelle de l'Opep+ et son quota atteint désormais le chiffre record de 1,24 mbj, "accroissant les doutes sur la capacité du groupe à répondre à la croissance de la demande mondiale dont plusieurs experts attendent en 2022 un retour à son niveau d'avant la pandémie".

La deuxième est politique, l'Opep+ repose sur la relation entre l'Arabie Saoudite et la Russie, les deux poids lourds. Or, celle-ci est solide, au nom des intérêts bien compris. Car, aujourd'hui, les membres de l'Opep+ bénéficient de la combinaison idéale qui conjugue des parts de marché maximales avec des prix élevés.

Toutes ces raisons concourent à montrer que la marge de manœuvre est réduite pour les pays occidentaux, et que l'équation relève du casse-tête.

Injonction contradictoire

Dans une éditorial au vitriol, le Wall Street Journal pointait d'ailleurs l'injonction contradictoire de Joe Biden: "La Maison Blanche soulignait jeudi qu'elle veut "immédiatement une hausse de l'offre (de pétrole)" tout en accélérant la "transition énergétique"", autrement dit elle demande l'aide des compagnies pétrolières qu'elle promet de faire disparaître. Le journal des affaires américain ironisait également sur le fait que l'administration Biden courtisait aujourd'hui le Venezuela et l'Iran pour augmenter la production mondiale, deux pays à qui les Etats-Unis ont imposé des sanctions sur les exportations de... pétrole.

Finalement, c'est le paradoxe de la situation qu'a créée l'invasion de l'Ukraine par la Russie. L'Occident veut plus de pétrole aujourd'hui pour s'en passer demain.

Robert Jules

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Commentaire 1
à écrit le 08/04/2022 à 8:41
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on ne remplace pas un flux par un stock; si la russie produit 4 millions par jours, ca fait 60 jours, apres le pb reste le meme, et avec des stocks en moins.....

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