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ÉconomieInternational

Travail: le numérique met-il fin au salariat?

Photo de Ivan Best

Ivan Best

Publié le 05 juillet 2015 à 09:42 - Mis à jour le 06 juillet 2015 à 07:54

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Jusqu'où la révolution numérique met-elle fin au travail tel qu'on le connaissait? Économistes et patrons en ont débattu ce week-end à Aix en Provence

Et si le travail était la solution ? Tel était cette année le thème choisi par le Cercle des économistes pour ses rencontres d'Aix, ce week-end. A entendre les économistes chargés d'en débattre, l'idée s'impose finalement que le travail est plutôt le problème. Louis Gallois, ex commissaire à l'investissement, évoque un double choc sur le travail, la mondialisation et la révolution numérique. Mais c'est cette dernière qui a dominé les débats.

Destructions mais aussi créations d'emplois?

Quelles seront les conséquences de cette révolution ? L'approche optimiste s'appuie sur les expériences passées. Les premières révolutions industrielles ont évidemment détruit beaucoup d'emplois, provoquant l'inquiétude et la révolte de certaines catégories de travailleurs, mais d'autres « jobs » sont toujours apparus par ailleurs, en nombre plus grand. Sommes nous dans cette configuration ?
Pour Andrew McAfee, du MIT, bien sûr, il y a de bonnes raisons de considérer que la destruction d'emplois dans certaines activités sera accompagnée de créations dans d'autres. C'est la théorie du « déversement », que l'économiste Ricardo avait émise dès le début de XIXème siècle. « Voilà 200 ans que les gens s'inquiètent de la destruction des emplois liée à l'arrivée des machines, cela fait 200 ans qu'ils finissent toujours par avoir tort, car des emplois en nombre supérieur sont créés par ailleurs», relève Andrew McAfee. Pas de quoi s'inquiéter, donc ?

Cette fois, c'est différent

Si, répond l'économiste. « Cette fois, c'est différent ». Pourquoi ? S'appuyant sur des données américaines, mais la tendance est identique partout dans les pays développés, le professeur au MIT souligne les éléments nouveaux qui font douter du fonctionnement, aujourd'hui, de la théorie du déversement. Le pouvoir d'achat moyen stagne depuis plus de 20 ans, la classe moyenne est en voie d'érosion, la part des salaires dans la valeur ajoutée diminue... « On n'a jamais vu ça » insiste-t-il. Tous ces facteurs sont porteurs d'une atonie de la demande, qui pourrait empêcher certains nouveaux secteurs d'émerger.

Surtout, l'accélération technologique est sans fin. « Jusqu'à maintenant, les ordinateurs permettaient de supprimer les tâches répétitives, mais désormais, ils vont beaucoup plus loin, ils peuvent prendre en charge des travaux de conception, ordinairement confiés à des salariés très qualifiés. Bientôt, des robots pourront bâtir des maisons ! ». Sans parler des voitures qui se conduiront toutes seules. Le PDG de Renault-Nissan, le confirme : « dans 10 à 20 ans, la profession de taxi aura totalement disparu, puisque les voitures seront autonomes, à moins que la règlementation les interdise ». Le travail humain devient donc de moins en moins nécessaire. Anthony Giddens, économiste à London School of Economics, avance un chiffre: "47% des emplois sur le marché du travail américain sont menacés de destruction dans les 20 ans à venir".

Des besoins immenses

Les plus optimistes, que l'on trouve du côté des patrons, estiment que l'homme fera toujours appel à ses semblables pour obtenir des services. Pour Augustin de Romanet, PDG d'Aéroports de Paris, "la crainte de la stagnation séculaire est infondée" car "la révolution robot-numérique qui arrive ne va pas empêcher la création d'emplois". "Des besoins immenses restent à couvrir" dans des secteurs comme l'éducation, la santé, le tourisme, insiste-t-il. « Les robots, qui vont s'imposer dans nos économies, ne pourront jamais rivaliser avec les humains dans trois domaines: la créativité, la dextérité et l'empathie", ajoute-t-il, en résumant d'une formule: "plus nous aurons de robots, plus nous aurons besoin d'humains".
"Les robots il y en aura. Tant mieux, ils sont utiles. Mais il n'en n'y aura pas partout", relativise le patron de Carrefour Georges Plassat. "Les nouvelles technologies n'amènent pas nécessairement le progrès social". Mais elles révolutionnent effectivement le travail. En tous cas,

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Des services de moins en moins qualifiés

Mais ces services seront de moins en moins qualifiés. «Nous assistons à une déqualification importante de nombre de professions de service » souligne Nicolas Colin, ex haut fonctionnaire, co-auteur d'un rapport sur la fiscalité du numérique et co-fondateur de The Family, une société d'investissement dans le numérique.
Un exemple ? « Jusqu'à récemment, un chauffeur de taxi avait besoin de connaissances, d'un véritable savoir et savoir-faire, relève Nicolas Colin. « Il avait besoin d'une connaissance précise de sa ville, pour guider ses clients, et pour trouver ceux-ci.... Mais avec le numérique, ce savoir n'est plus d'aucune utilité, aujourd'hui. Désormais, c'est le GPS qui guide le chauffeur, et c'est l'application qui lui dit où se trouvent les clients... ».
Pour Nicolas Colin, tous les secteurs sont bien sûr impactés, bouleversés par la révolution numérique. Le travail va s'en trouver transformé bien au delà de ce qui est peut être imaginé : Nicolas Colin anticipe rien moins que la fin du salariat. Celui-ci était largement lié au mode traditionnel d'organisation de la firme, qui préférait s'attacher des salariés plutôt que d'acheter du travail au cas par cas, pratique à l'origine de coûts de transaction élevés. Avec le numérique et ces plateformes, ces coûts tombent, et le recours au contrat de travail n'est plus forcément nécessaire.

L'approche traditionnelle des industriels

Les industriels sont peut-être un peu plus dubitatifs, sur l'ampleur des changements à venir. Leur test approche est plus traditionnelle.
« On n'échappe pas à la question de la compétitivité » souligne ainsi Louis Gallois. « Il faut s'en sortir par le haut, par l'innovation et l'investissement ». Et de plaider, sur un mode plus habituel, pour des baisses de charges sociales ciblées sur l'industrie. « La question n'est pas celle de la baisse de l'ensemble du coût du travail » affirme-t-il, alors que, missionné à l'été 2012 par le gouvernement, il avait préconisé des baisses de charges qui ont abouti à la création du Crédit Investissement Compétitivité Emploi (CICE). « Si j'ai demandé cela, ce n'est pas dans l'objectif d'une baisse du coût du travail, mais pour donner un ballon d'oxygène à l'industrie » dit-il aujourd'hui.

Et de préconiser que le CICE soit reciblé, lorsqu'il sera transformé en allègement direct de cotisations sociales, sur les salaires entre 1,6 fois et 3,5 fois le smic, plutôt que de profiter d'abord aux très bas salaires. « Quand on cible ainsi l'industrie, on crée in fine autant voire plus d'emplois de niveau inférieur » affirme-t-il.

Une transition "longue et pénible"?

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Optimistes et pessimistes ne peuvent qu'approuver l'économiste française Esther Duflo, professeur au MIT, qui adopte une ligne médiane: "on va remplacer une certaine partie des travaux", mais en même temps "on va inventer des besoins qui n'existaient pas avant". La vraie question, est celle de la transition, que tout le monde prévoit difficile."Il y aura une transition", mais cette transition "peut être longue et extrêmement pénible", observe l'économiste.
"Aujourd'hui, les jeunes sont formés à l'économie d'aujourd'hui ou à l'économie d'hier", mais "si ces jobs disparaissent parce que les machines peuvent faire mieux, qu'advient-il de leur compétences?", s'interroge-t-elle.
"Est-ce que ce manque d'adéquation, potentiellement temporaire, va créer des problèmes de transition suffisamment sévères pour que le problème de nature technologique se transforme en problème de nature politique. C'est la grande question".

Ivan Best

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