BCE : jusqu’où porter les taux pour ramener l’inflation à 2% ? Et faut-il s’accrocher à cet objectif ?

Jeudi, la Banque centrale européenne a annoncé une hausse de ses taux directeurs de 75 points de base. Un resserrement plus dur que le premier en juillet afin d'atteindre l'objectif de 2% d'inflation que s'est fixé l'institution monétaire. Mais ce dernier est-il vraiment atteignable compte tenu du contexte géopolitique qui continue de faire flamber les prix de l'énergie ? De combien devra-t-elle encore relever ses taux pour y parvenir ? Explications.
La Banque centrale européenne a annoncé, jeudi, une hausse de ses taux directeurs de 75 points de base.
La Banque centrale européenne a annoncé, jeudi, une hausse de ses taux directeurs de 75 points de base. (Crédits : YVES HERMAN)

Les taux de la Banque centrale européenne sont encore « loin » d'un niveau qui « aidera à ramener l'inflation à 2% », a affirmé la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, jeudi après que l'institution monétaire a annoncé une hausse de ses taux directeurs de 75 points de base.  En d'autres termes, ce deuxième resserrement monétaire, après un premier de 50 points en juillet, ne sera pas le dernier pour atteindre ce niveau de 2%, synonyme de stabilité des prix pour assurer l'équilibre de l'économie, la principale mission de la BCE. Un niveau retenu il y a une vingtaine d'années par plusieurs banques centrales du monde qui assure une marge de protection contre la déflation, impossible à tenir si la cible était à zéro.

Jusqu'où ira donc la BCE dans la hausse des taux d'intérêt pour atteindre ce niveau de 2% ? Christine Lagarde, la présidente de la banque centrale européenne est restée vague. Car, ces hausses ne sont pas sans conséquence. Au regard de son impact sur l'activité économique, ce durcissement pourrait provoquer une récession d'autant plus douloureuse pour l'économie européenne qu'elle subit de plein fouet la hausse des prix de l'énergie depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Pour Patrick Artus, conseiller économique chez Natixis, trois scénarios se présentent à la BCE. Le premier, celui d'un retour à une inflation à 2% sans aucune autre intervention sur les taux, apparaît aujourd'hui bien peu réalisable tant la hausse des prix atteint chaque mois de nouveaux records. En août dernier, elle se situait à 9,1% sur un an contre 8,9% en juillet dans la zone euro (les 19 pays ayant adopté la monnaie unique). Selon l'économiste, la barre des 10% devrait être atteinte début 2023 avant de diminuer à 5% à la fin de la même année grâce à une baisse des prix de l'énergie, soit une inflation moyenne sur l'année aux alentours de 7,5%.

Une hausse des taux à près de 5% ?

Un second scénario, celui privilégié par la Banque centrale européenne, estime que les prochaines remontées des taux prévues permettront de tutoyer cet objectif de 2% d'inflation d'ici à deux ans. La BCE compte en effet ramener l'inflation à 2,3% en 2024, contre 5,5% en 2023.

« Il faudrait une grosse désinflation pour passer de 7,5% en 2023 à 2% en 2024. Quand on regarde par le passé, cet écart n'a été possible qu'avec des taux directeurs de la BCE supérieurs à l'inflation sous-jacente », explique l'économiste. L'inflation sous-jacente désigne l'inflation amputée de toutes perturbations extérieures comme, par exemple, la guerre en Ukraine qui fait flamber les prix de l'énergie. « Elle devrait être de 4,5% en 2024. La BCE ne pourra donc espérer ramener la hausse des prix à 2% qu'avec des taux se situant au-dessus de 4,5% ». Univeau trois fois plus élevé qu'aujourd'hui puique les taux sont actuellement entre 0,75% et 1,5%.

Une très forte hausse des taux serait donc nécessaire. Christophe Blot, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) s'interroge toutefois sur l'impact de la politique monétaire de la BCE. « Dans la mesure où l'institution ne peut agir sur tous les facteurs d'inflation, il est difficile d'atteindre les 2%. Sauf si elle agit fortement sur l'inflation sous-jacente (hors prix de l'énergie) afin de faire suffisamment baisser la demande dans la zone euro », détaille-t-il. Et d'ajouter : « En contrepartie, l'effet de ce durcissement va plonger l'économie européenne en récession ».

Revoir l'objectif de 2%

Toutefois, une troisième possibilité s'offre aux gouverneurs de la banque centrale : abandonner leur objectif pendant un temps. « La BCE pourrait laisser filer l'inflation en limitant son resserrement monétaire du fait des conséquences de la guerre en Ukraine et de la nécessité de financer la transition énergétique de l'Europe », trop longtemps basée sur des importations russes à bas coût, avance Patrick Artus. « Elle pourrait donc suspendre son objectif de 2% le temps du conflit ce qui aurait du sens économiquement, mais qui serait plus difficile à assumer institutionnellement », ajoute-t-il. Et pour cause, il en va de la crédibilité de l'institution monétaire.

« Si elle change tout le temps, cela risque de perturber les anticipations des agents et d'envoyer un mauvais message : incapable de rétablir l'inflation à 2%, elle revoit son seuil à la hausse », explique Christophe Blot.

Mais ce chiffre a-t-il encore du sens dans le contexte actuel ? D'autant que, si la BCE a pour mission de veiller à la stabilité des prix, rien ne l'oblige à fixer le seuil de 2%. Il a d'ailleurs légèrement évolué au cours des années. « En 1999, si l'inflation était comprise entre 0 et 2% c'était implicitement compatible avec une stabilité des prix. En 2004, elle devait être proche, mais inférieure à 2%, et en juillet 2021, ils ont fixé l'objectif d'inflation à 2% pas plus pas moins », rappelle Christophe Blot. « Le seuil de 2% s'accordait avec le contexte de la fin des années 1990 durant lequel l'inflation se situait à peu près à ce niveau. Mais dans les années 2010, elle est tombée à 0,9%. Est-ce qu'il n'aurait pas fallu baisser l'objectif à ce moment-là et donc, faire évoluer le taux requis en fonction de l'inflation réelle ? » s'interroge Patrick Artus.

Au-delà du choc de l'offre sur l'énergie provoqué par la guerre en Ukraine, une inflation structurellement plus élevée que les 2% pourrait bien s'installer durablement en raison de la nouvelle géopolitique de l'énergie. Réduire la dépendance européenne à la Russie et à la Chine risque, en effet, d'engendrer des prix plus élevés provoqués par des coûts de production plus importants. Résultat :  pour les deux économistes, l'économie pourrait s'adapter à une inflation entre 2% et 5%. En effet, progressivement, les revenus (salaires, retraites) s'indexeront sur la hausse des prix et se stabiliseront. Même si la volatilité serait plus importante qu'avec une inflation à 2%. Mais une fois un seuil plus élevé atteint, « il est très dur de redescendre du fait de l'indexation généralisée. Cela devient fortement irréversible », pointe Patrick Artus. Une autre solution serait de donner une fourchette plutôt qu'un seuil précis, avance Christophe Blot.

Martelant l'objectif de 2%, la BCE ne compte toutefois pas revoir son objectif pour l'instant. D'autant qu'il faut attendre plus d'un an pour espérer voir les effets des hausses des taux décidées par la BCE en juillet et jeudi dernier. De quoi patienter avant le prochain resserrement monétaire.

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Commentaires 12
à écrit le 12/09/2022 à 10:15
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Ou on laisse l’ inflation miner le pouvoir d’achat sans remonter les taux ou on accélère la récession et la crise économique en les remontant. Bon courage pour les petits et la classe moyenne, les élites par manque de courage auront les 2 avec en p...

à écrit le 11/09/2022 à 21:28
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Quand ,Il y a deux/trois ans, il a fallut trouver ,pour leur " guerre " et dépenser des centaines de milliards d'euro, maintenant pour une vraie guerre il n'y a plus de pognon ? Et en temps de guerre il y a une grosse inflation ? C'est l'inverse, en...

à écrit le 11/09/2022 à 13:45
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La BCE semble se réveiller un peu tard. En France, 50% des gens ne votent plus et parmi ceux qui votent 62% votaient au premier tour de la présidentielle pour des candidats "hors système". La politique de taux réels négatifs, privilégiant les détente...

à écrit le 10/09/2022 à 23:58
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Je retiendrai juste que c'est une très bonne banque

à écrit le 10/09/2022 à 22:33
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J'ai toujours "compris" que la monnaie n'était qu'un outil d'échange que l'on adaptait afin de permettre qu'il circule le plus rapidement possible ! Le seul frein n'est que ceux qui thésaurisent: pour spéculer, par manque de confiance en l'avenir ou ...

à écrit le 10/09/2022 à 22:13
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La BCE n’a pas pour mission de trouver des solutions aux gabegies des états, mais de contrôler l’inflation. Une fois que l’on compris cela, la question soulevée n’a aucun rationnel. Elle doit monter les taux, et d façon beaucoup plus significative qu...

à écrit le 10/09/2022 à 17:27
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L'ultralibérale hyperatlantiste mafieuse Lagarde va achever l'enterrement de l'UE comme la nouvelle première ministre aux UK.

à écrit le 10/09/2022 à 11:40
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Si la BCE veut vraiment combattre l'inflation, avant d'augmenter les taux elle doit arrêter de d'acheter de la dette souveraine. Pour l'instant elle continue de re-investir les obligations dans son bilan qui vont à échéance. Si elle faisait comme la ...

le 10/09/2022 à 13:41
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C'est juste, mais vous oubliez que le système démocratique est basé sur le contentement des électeurs grâce aux subventions, allocations diverses, ... . S'il n'y a pas assez d'argent pour les satisfaire, on se dirige vers un autre régime et l'UE n'y ...

à écrit le 10/09/2022 à 10:34
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" "Il vaut mieux pomper même s'il ne se passe rien que risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas"." Devise Shadok

à écrit le 10/09/2022 à 9:38
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Il n'est pas inutile de rappeler que les chiffres de l'inflation sont systématiquement minorés partout dans le monde, car ce sont des chiffres qui ont des conséquences politiques. Il y a diverses astuces pour cela (déflater les produits anciens, écar...

le 12/09/2022 à 10:18
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Exact une baguette valait 1,20 en 2000 en moyenne elle est à 1 euro maintenant, pareil pour le café au comptoir, plus de 600% en 20 ans, les chiffres en euro rattrapent les prix en franc.

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