Si une nouvelle baisse des taux de la BCE est quasiment acquise fin septembre, les débats au sein de l'institution sont toujours aussi vifs quant au rythme auquel l'institution doit assouplir sa politique. Entre les « colombes », partisans d'une réduction soutenue des taux par crainte de récession économique, et les « faucons », qui plaident pour une baisse lente afin de réellement vaincre l'inflation, les avis divergent.
Les débats sont vifs à Francfort. Plusieurs sources interrogées par Reuters ont fait état ce lundi de désaccords plus nombreux entre cadres de la BCE, au sujet des perspectives de croissance économique en zone euro. Selon ces sources, leur divergence pourrait structurer le débat sur la baisse des taux pendant des mois, certains redoutant une récession, tandis que d'autres souhaitent se concentrer sur les pressions inflationnistes persistantes.
Pour rappel, la Banque centrale européenne a réduit en juin dernier ses taux directeurs pour la première fois depuis le cycle du durcissement entamé en juillet 2022. Désormais, il est quasiment acquis qu'elle les assouplira à nouveau en septembre, en réponse au ralentissement de la croissance des prix. A titre indicatif, l'inflation en zone euro est tombée à 2,2% sur un an en août, mais devrait repartir à la hausse vers la fin de l'année, et ne revenir à 2% qu'à la fin de 2025.
Ceci étant dit, les décisions à plus long terme de l'institution pourraient toutefois être plus compliquées, car l'évolution de l'économie de la zone euro devient plus incertaine, montrent donc ces entretiens menées auprès d'une dizaine de sources.
Le cœur du débat porte sur la manière dont la faiblesse de la croissance économique, et une possible récession, auront un impact sur l'inflation - l'objectif ultime de la banque centrale - alors qu'elle tente de ramener la hausse des prix à 2% en moyenne d'ici fin 2025. Sollicité, un porte-parole de la BCE s'est refusé à tout commentaire.
Les «colombes» craignent la récession
Minoritaires au sein de l'institution, les responsables de la BCE du camp des « colombes », moins orthodoxe que les « faucons », eux partisans d'un resserrement monétaire plus strict, estiment que l'économie croît à un rythme plus faible que prévu, que les risques de récession augmentent et que les entreprises ayant accumulé de la main-d'œuvre commencent à réduire leurs effectifs. Ce qui fragilise le marché de l'emploi.
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Pour les colombes, une détérioration de l'emploi entraînerait également celle du revenu disponible, ce qui pèserait rapidement sur la consommation et provoquerait une récession qui se renforce d'elle-même.
«Cela affaiblirait les pressions sur les prix plus rapidement que nous ne le prévoyons actuellement, et je pense donc que le risque d'un retour à une inflation inférieure à l'objectif est réel», indique l'une des sources à Reuters, qui a requis l'anonymat.
Leur analyse laisse donc à penser que la BCE est en retard dans sa trajectoire de baisse des taux d'intérêt et d'un atterrissage en douceur de l'économie, ce qui plaide en faveur d'une réduction plus rapide des coûts d'emprunt, selon ces sources.
Les« faucons »partisans d'une ligne dure
Les responsables de la BCE dits « faucons », qui ont dominé le débat depuis le début du cycle de hausses rapides des taux d'intérêt en 2022, soutiennent de leur côté que les chiffres de la croissance réelle sont constamment supérieurs aux faibles résultats relevés dans les enquêtes de conjoncture et que l'économie résiste plutôt bien.
En outre, la consommation est robuste. La zone euro vient de bénéficier d'une superbe saison touristique. Quant à la construction, elle rebondit enfin, ce qui soutient l'activité économique. Ils soulignent que la croissance des salaires reste bien supérieure aux niveaux compatibles avec un objectif d'inflation à 2%, de sorte que les revenus réels se redressent rapidement et devraient continuer à protéger l'économie.
Quid de l'industrie, qui connaît un profond ralentissement et pourrait entraîner l'Allemagne dans une récession ? Plusieurs des sources de Reuters ont noté qu'il s'agit davantage d'un problème structurel, dont la résolution pourrait prendre des années et que la politique monétaire n'a que peu d'impact dessus.
Réduire les taux oui, mais lentement
D'après les tenants de la ligne « dure » au sein de la BCE, tout cela plaide en faveur d'une baisse lente des taux directeurs, peut-être au rythme d'une réduction tous les trimestres, jusqu'à ce que la BCE soit certaine que l'inflation se dirige à nouveau vers les 2%. Les faucons sont susceptibles de s'opposer à tout assouplissement de la politique monétaire, qui repousserait à 2026 la date à laquelle l'objectif d'inflation serait atteint, estimant, selon les sources, que cela pourrait mettre en péril la crédibilité de la BCE.
La position des faucons semble proche de celle d'Isabel Schnabel, membre du conseil des gouverneurs de la BCE et perçue comme favorable à une politique plus restrictive. Elle estime que les inquiétudes liées à l'inflation devraient l'emporter sur celles liées à la croissance. « La politique monétaire doit rester axée sur le retour rapide de l'inflation à notre objectif », a-t-elle déclaré dans un discours prononcé vendredi. « Si les risques pour la croissance ont augmenté, un atterrissage en douceur semble toujours plus probable qu'une récession », a-t-elle ajouté.
Le discours de Lagarde très attendu
Il est peu probable que ce désaccord entre membres de la BCE ait un impact sur la décision de septembre. De fait, il existe déjà un large consensus pour réduire les taux. Il pourrait néanmoins affecter la manière dont la présidente de la BCE, Christine Lagarde, communiquera la décision de septembre, modifiant ainsi les attentes pour la réunion d'octobre.
Les colombes souhaitent que Christine Lagarde souligne lors de sa conférence de presse du 12 septembre les risques sur la croissance économique, et indique que des baisses de taux d'affilée ne sont pas exclues. Les faucons craignent qu'un tel message renforce les anticipations du marché, ce qui mettrait la BCE dans l'embarras. Les investisseurs considèrent déjà qu'il y a 40% à 50% de chances qu'une réduction de taux ait lieu en octobre, et un message aussi accommodant de la part de la BCE ne ferait que renforcer ces paris.
« Je pense que les réductions de taux sur une base trimestrielle sont pertinentes et que les données ne permettent pas d'accélérer le rythme », a dit l'une des sources. Si les gouverneurs de la BCE doivent se mettre d'accord sur le texte du communiqué de politique monétaire, Christine Lagarde jouit d'une certaine liberté dans la transmission du message et peut choisir de mettre l'accent sur certains points.
Les économistes mitigés sur la trajectoire de croissance
Les économistes semblent également avoir un avis mitigé sur les perspectives économiques, même si la plupart d'entre eux s'accordent à dire qu'elles sont loin d'être brillantes. « Même si les Etats-Unis évitent la récession, l'Europe pourrait ne pas y parvenir », relève auprès de Reuters, Thierry Wizman, stratège chez Macquarie.
Thierry Wizman fait valoir que la faible demande chinoise pour les produits européens exacerbe le ralentissement dans le bloc monétaire, tandis que le risque politique en France et en Allemagne pourrait également peser sur le moral des consommateurs. La banque d'investissement ABN Amro, pour sa part, s'attend à une poursuite de la croissance économique, même si celle-ci devrait être faible.
«La reprise économique en zone euro peine à prendre de l'élan», écrit ABN Amro. «Le taux d'épargne élevé suggère que les consommateurs sont moins disposés à dépenser en termes de revenus réels, en particulier en France, aux Pays-Bas et en Allemagne», ajoute la banque néerlandaise.
Où en est la baisse des taux outre-Atlantique ? Mardi 23 août, une déclaration du président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell, est venue clarifier la direction à emprunter. « Le temps est venu pour un ajustement de politique monétaire », a ainsi affirmé le patron de la Fed. Avant d'ajouter que sa « confiance a augmenté quant au fait que l'inflation est sur un sentier durable de retour à 2% », la cible fixée par le mandat de la Fed.
Cette déclaration s'inscrit dans la continuité des conclusions de la dernière réunion de la Fed les 30 et 31 juillet, où plusieurs membres de l'institution avaient « souligné que les récents progrès dans la lutte contre l'inflation et la hausse du chômage plaidaient en faveur d'une baisse de 25 points de base ».