Simone Weil au secours de la transformation numérique?

Ibrahima Fall

Ibrahima Fall
La numérisation de l'économie bénéficie d'un fort traitement médiatique. Sujet d'exaltation pour les startuppers biberonnés aux nouvelles technologies, sujet hautement stratégique pour les grandes entreprises qui veulent créer de nouveaux relais de croissance ou tout simplement sécuriser leur business, sujet d'étude pour les chercheurs, sujet de crainte pour ceux qui voient leur gagne-pain menacé, elle semble être à la fois une menace et une opportunité, un creusé d'espoir et une cuvée de désespérance.
Dans ce brouhaha technologique synonyme d'« accélération » du « progrès » pour certains ou de rupture sociétale avec comme conséquence la raréfaction croissante des emplois de jadis pour d'autres, quelle place pour le « JE» ? Ce « JE » qui par essence est singulier, particulier, à la fois travailleur, sensitif et social (Bertrand de Jouvenel).
Rappelons que la numérisation de l'économie n'est rien d'autre qu'une nouvelle vague de rationalisation. En effet, la première vague de rationalisation prend effet avec la taylorisation avec toute l'ingénierie concepteur-exécutant qui en découle. La seconde vague de rationalité démarre avec la montée en puissance du modèle japonais avec une forte inclinaison sur l'efficacité des activités et l'efficience des processus. La dernière vague de rationalité que nous connaissons aujourd'hui va encore plus loin dans la recherche de l'efficacité, car elle réorganise grâce aux outils numériques disponibles une reconfiguration non seulement des activités de l'entreprise, mais aussi des frontières de celles-ci. Ceci aboutit à une nouvelle conception de l'entreprise et de son écosystème. Inutile désormais de posséder des hôtels pour être hôtelier, de posséder un taxi pour être une entreprise de taxi, d'embaucher des consultants pour être un cabinet de conseil, de faire médecine pour être médecin, etc. En parallèle, les chaines de valeur des modèles traditionnels d'entreprises par le biais du numérique se trouvent potentiellement « augmentées » avec des possibilités accrues de création de valeurs et une réinterprétation voire une réécriture des relations avec les parties prenantes. Le numérique change donc autant l'entreprise que les métiers.
Néanmoins, quel que soit le modèle de production de valeur, son caractère innovant et la puissance des outils associés, il n'y a pas, dans le travail, d'autres sources d'énergie pour l'homme que le désir. Simone Weil (1909-1943), philosophe et résistante (à ne pas confondre avec la ministre de la Ve République) l'avait bien compris :
Cet écœurement de l'âme dont parle Simone Weil ne saurait trouver remède simplement dans les moyens, quelque soit le degré de sophistication de ces derniers. Le numérique demeure un moyen et nous savons que le sens n'est jamais dans les moyens aussi innovants soient-ils, mais toujours dans les finalités. L'outillage technologique tend à dématérialiser les relations de travail voire l'entreprise elle-même, mais le désir ne se matérialise que dans le réel. Dès lors, malgré l'environnement économique dynamique et la métamorphose technologique, cette phrase fondamentale de Simone Weil demeure profondément vraie :
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En effet, dans un contexte de développement d'une économie numérisée ayant comme philosophie gestionnaire « l'homéostasie » c'est-à-dire la capacité du système à maintenir son fonctionnement en dépit des contraintes intérieures et extérieures (Alain Supiot), l'homme semble se dissoudre dans des processus qui le dépassent. Les conséquences d'une telle dissolution sont malgré tout bien réelles : le délire pour les « manipulateurs de symboles » (concept formalisé par Robert Reich) qui ne rencontrent plus la vie réelle, les souffrances psychiques et psychologiques pour les exécutants non pensant.
Une lecture managériale de « L'enracinement », une œuvre majeure de Simone Weil, écrite en 1943 et publiée post-mortem par Albert Camus en 1949, peut nous apporter des clés de réflexion et d'action pour sortir du filtre de l'entreprise homéostasique et positionner l'Homme de manière centrale dans l'organisation.
En effet, « L'enracinement » nous rappelle les obligations envers l'être humain sans lesquels tout projet est voué à la tragédie ou du moins à l'échec. Le respect de ces obligations est valable pour toute communauté humaine tournée vers l'action, l'entreprise ne saurait donc être une exception. Ces obligations vont au-delà de la simple satisfaction des besoins du corps grâce à une compensation financière, le salaire. Elles excédent aussi le sens intrinsèque du travail (signification, sensation, direction, explication).
Partant des « besoins de l'âme » formalisés par Simone Weil dans « L'enracinement », nous nous focaliserons sur ceux qui nous semblent indispensables pour assurer à l'entreprise un développement soutenable et au travailleur le respect de sa singularité humaine dans un régime de travail technicisé qui se doit d'être réellement humain (ni déni de pensée ni déni de réalité) : l'ordre, la liberté, l'obéissance, la responsabilité, l'égalité, la hiérarchie, l'honneur.
Clé managériale : La recherche de l'ordre en entreprise passe par la chasse aux injonctions paradoxales (voir les travaux de Paul Watzlawick), l'élimination de tout conflit entre le dire et le faire. L'homme doit s'inscrire harmonieusement dans l'organisation et pour cela, il faut combattre toute source de violence symbolique.
Clé managériale : La liberté en entreprise n'est pas l'absence de contrainte mais la non-domination (Philip Petit) ; Son expression en entreprise passe par la coopération pour la prise de décision et l'expression au bon niveau de granularité des protocoles de gestion. Toute séparation entre concepteurs et exécutants, entre conception et exécution doit être hors de mise afin que chaque collaborateur se sente dépositaire d'une parcelle de souveraineté entrepreneuriale.
Clé managériale : Le consentement en entreprise ne se décrète pas ni ne s'achète. Il nécessite un partage de la compréhension des enjeux et des moyens mobilisés ou mobilisables. La parole, trop souvent humiliée (Jacques Ellul) en est le principal vecteur. Une obéissance éclairée passe aussi par un management exemplaire « tone at the top ». Pour Simone Weil, l'exemplarité des chefs est primordiale, même sans contre-pouvoirs objectifs, leurs libertés doivent être limitées par les convenances.
Clé managériale : L'initiative et la responsabilité sont bien souvent antinomiques avec les injonctions à la conformité. La maitrise des risques va de concert avec le développement des référentiels. L'initiative peut s'en trouver brider et la responsabilité circonscrite à la mise en conformité des produits, des processus, des actions dans tous les domaines de la production. Pour développer l'initiative, la responsabilité qui en découle ainsi que la créativité, il est nécessaire de penser des organisations ambidextres avec des espaces d'exploitation mis sous contrôle et des espaces d'exploration ouverts à l'initiative et à la créativité.
Clé managériale : Le respect ne doit jamais être indexé sur les accomplissements ou la performance du salarié. Le respect doit rester inconditionnel et decorrélé de toute performance. Les seules inégalités possibles doivent procéder d'une égalité, celle devant le mérite, jugement qui doit nécessairement prendre en compte les inégales aptitudes des individus (formation, déterminants sociaux etc.)
Clé managériale : Le grade n'est jamais suffisant pour légitimer une position ou une fonction. Ce qui légitimise, ce sont les accomplissements personnels, les compétences, la morale et la capacité d'entrainement. Dans une époque où la réputation tend à remplacer la compétence, le clic le mérite, la légitimité par ses actions et ses attributs moraux reste le seul vecteur d'entrainement durable.
Clé managériale : L'honneur d'exercer un métier tend à baisser avec la systématisation de l'évaluation quantitative (voir les travaux de Roland Gori). En effet, l'évaluation quantitative tend à extraire les « valeurs qualitatives des métiers, leurs finalités spécifiques, leurs exigences éthiques ». Cet honneur du métier est pourtant un puissant outil de motivation puisqu'il est s'inscrit dans un imaginaire collectif. Sur un plan purement pratique, il est indispensable de se rappeler la loi de Goodhart : « lorsqu'une mesure devient une cible, elle cesse d'être une bonne mesure ». Une telle mesure finit même par se retourner contre les finalités de l'action originelle (Yvan Illich).
Pour conclure, à l'heure du numérique, la relecture de « L'enracinement » de Simone Weil nous permet de nous rappeler que malgré des technologies de plus en plus sophistiquées et dématérialisées et nonobstant les velléités transhumanistes, les besoins intrinsèques de l'homme ne changent pas. Certes, nous pouvons penser que l'homme est un frein au progrès voire même un ratage lorsqu'on le considère sous l'angle des techniques modernes (Jungk) à défaut d'être obsolète (Gunther Anders) ; Néanmoins, l'homme demeure la mesure de toute chose : « de celles qui sont, du fait qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu'elles ne sont pas » (Platon). Le sens de ce qu'il fait est toujours derrière les signes qui le manifestent. La multiplication des signes notamment avec le numérique tend donc naturellement à obstruer une pensée du travail sans artefact.
Dans un monde dans lequel les moyens déterminent souvent les finalités contrairement à la vox populi, la convergence des moyens et des fins est plus qu'une nécessité. Cette convergence ne se fera pas qu'avec des incitations objectives telles que financières comme le note si bien Simone Weil :
Cette convergence passera nécessairement par la nourriture des âmes ou.... par leur perte. Face au risque de myopie occasionné par la fascination des hommes pour la technique, le risque de cantonner l'homme à un rôle de « matériel humain » est omniprésent, « matériel humain » disposant comme la jument de Roland, de toutes les qualités possibles sauf celle d'exister.
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Ibrahima Fall est entrepreneur, fondateur de la ConsulTech Experdeus et docteur en management
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