Gary Gensler, le gendarme de la Bourse américaine, devient le cauchemar des cryptos

À la tête de la SEC (Securities and Exchange Commission), cet ancien de l’industrie financière, qui connaît la blockchain et les cryptomonnaies sur le bout des doigts, entend bien contraindre l’industrie à respecter les règles en vigueur. Portrait.
(Crédits : DR)

« C'est un secteur qui se montre particulièrement réticent à se conformer à la loi. Il y a pourtant des régulations en place, qui sont souvent très claires », a récemment lâché non sans agacement Gary Gensler à propos des cryptomonnaies, lors d'une interview accordée à la chaîne de télévision américaine CNBC peu après la spectaculaire faillite de la plateforme d'échange FTX.

Le président de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse américaine, apparaît aujourd'hui comme l'un des régulateurs les plus redoutés outre-Atlantique par l'industrie des cryptomonnaies. Et si certains s'efforcent de lui faire porter le chapeau pour le fiasco FTX, affirmant qu'il aurait échangé pendant des mois avec son patron, Sam Bankman-Fried, sans rien voir venir, sa position a toutes les chances d'en sortir renforcée.

L'affaire FTX

Car Gary Gensler a plutôt fait preuve de discernement dans l'affaire FTX, et à l'heure où les dysfonctionnements du marché apparaissent au grand jour, ses appels au respect des règles en vigueur par l'industrie ont toutes les chances de trouver une oreille favorable. Dans un discours prononcé à l'Université de Pennsylvanie en avril dernier, le patron de la SEC a par exemple tiré la sonnette d'alarme quant au pouvoir détenu par les plateformes d'échange de cryptomonnaies, qui tendent également à investir pour leur propre compte, et peuvent ainsi avoir des intérêts opposés à ceux de leurs clients.

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Or, c'est précisément la façon dont Alameda, teneur de marché crypto également fondé par Sam Bankman-Fried, aurait investi les fonds déposés par les clients de FTX sur sa plateforme pour spéculer qui aurait amené la chute de l'empire de « SBF ». De quoi faire de Gary Gensler une figure prophétique pour les cryptosceptiques, mais aussi ceux qui croient au potentiel de la technologie et veulent simplement limiter les abus grâce à la loi.

En affirmant que les plateformes d'échange domiciliées à l'étranger (FTX était enregistrée aux Bahamas) et actives sur le marché américain seraient soumises aux règles de la SEC, Gary Gensler a également freiné l'implantation de la plateforme aux États-Unis et ainsi évité à de nombreux Américains d'être victimes de sa chute.

Un intérêt de longue date pour la blockchain et les cryptomonnaies

Le patron de la SEC n'a pas toujours été perçu comme un ennemi par l'industrie des cryptomonnaies. Sa prise de poste a même été saluée par celle-ci, heureuse de voir un individu doté d'une solide expérience de l'économie de la blockchain prendre les manettes. En tant que professeur au MIT, Gary Gensler a en effet donné des cours sur les fintechs, la blockchain et les cryptomonnaies au cours des dernières années. Certaines de ses conférences mises en ligne sur YouTube comptent des millions de vues. Dans un papier de recherche coécrit en 2018, il affirme que « la technologie de la blockchain a le potentiel pour transformer le monde de la finance. »

Un monde de la finance avec lequel l'homme est également parfaitement familier : après avoir fait carrière chez Goldman Sachs, il sert au sein du Département du Trésor américain, avant d'être nommé par Barack Obama à la tête de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), agence fédérale chargée de la régulation des bourses de commerce, où se traitent notamment les matières premières, en décembre 2008. En pleine récession, il participe à la conception du Dodd-Frank Act, qui vise à mieux réguler l'industrie financière et à protéger les consommateurs.

Comment Gary Gensler entend mettre l'industrie au pas

Si sa prise de poste à la tête de la Fed est saluée par l'industrie des cryptomonnaies, celle-ci ne tarde pas à déchanter. Lors de plusieurs réunions avec les membres de l'industrie et prises de paroles publiques, il décrit en effet le marché des cryptomonnaies comme un « Far West », affirme que nombre d'entreprises enfreignent les lois existantes et que la priorité est au respect de ces dernières plutôt qu'à l'élaboration des nouvelles régulations (naturellement plus souples) auxquelles aspirent les professionnels de l'industrie. Gary Gensler n'est donc pas opposé par principe aux cryptomonnaies, il entend simplement sévir contre ce qu'il perçoit comme une volonté d'un certain nombre d'acteurs d'ignorer la loi.

Sous sa présidence, la SEC a ainsi doublé la taille de son équipe chargée de superviser les cryptomonnaies, désormais composée de cinquante personnes, ouvert une centaine d'enquêtes sur plusieurs sociétés spécialisées issues du monde des cryptos, et distribué des amendes allant jusqu'à 100 millions de dollars. Parmi les entreprises sous le coup d'une enquête, on compte la plateforme Coinbase, qu'elle accuse de proposer à la négociation des titres non enregistrés (ou « securities » selon la taxonomie réglementaire américaine). Mais aussi les Bored Apes Yacht Club, la célèbre collection de tableaux de singes numériques vendus sous forme de NFT : la SEC les considère comme des instruments financiers, qui devraient donc se conformer à la réglementation correspondante.

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Une enquête a bien sûr également été ouverte sur FTX suite à sa chute, et en particulier sur la façon dont la plateforme gérait les fonds de ses clients : la loi oblige en effet les plateformes à conserver suffisamment de liquidités pour couvrir les dépôts des utilisateurs, une règle que la plateforme est soupçonnée d'avoir enfreint.

Autant dire que la lune de miel avec l'industrie est terminée : le compte Twitter de LBRY, une société crypto également sous le coup d'une enquête de la SEC, a récemment qualifié Gensler de « démon sous forme humaine ». L'industrie compte désormais sur plusieurs propositions de loi qui placeraient tout ou partie des cryptomonnaies sous l'autorité de la CFTC, avec à la clef des règles plus souples, plutôt que de la SEC. Gary Gensler, lui, ne l'entend naturellement pas de cette oreille.

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Commentaires 2
à écrit le 03/12/2022 à 15:28
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Un beau brossage de Gensler avec finition de la part du journaliste qui omet toute référence aux liens de Gensler avec le père de Caroline Ellison à la tête de Alameda (branche de FTX) et petite amie de Sam Bankman Fried... Mais ça n'est qu'une exten...

à écrit le 03/12/2022 à 8:37
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Une façon également de tester ces cryptomonnaies qui continuent de tenir le choc malgré tout pendant que les chèvres néolibérales bèlent un peu partout.

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